« Et tu n’es pas revenu » – Marceline Loridan-Ivens – Judith Perrignon

Et tu n'es pas revenuElle nous a quittés il y quelques semaines. Elle était une frêle femme, frêle mais seulement en apparence par la taille, la minceur, mais oh combien forte par le caractère, par la force d’âme! Et oh combien belle ! Elle a connu Simone Veil, son amie des camps, arrivée par le même convoi… quelques chiffres seulement, tatoués sur les bras, les séparaient. 
Cela fait bien longtemps que je voulais découvrir ce livre; « Un de plus sur les camps », diront certains, d’autres diront « il faut tourner la page, passer à autre chose ». Son décès récent m’en a donné l’occasion, et également la chance ou le hasard de le trouver disponible dans ma médiathèque.
Oui! il est nécessaire, au moment où l’antisémitisme renaît -mais est-il mort un jour?- de mettre en lumière ce titre ainsi que « L’amour après ». J’ai passé quelques heures d’une nuit presque blanche avec Marceline et ses deux livres lus successivement. Une nuit dont on sort sonné par l’émotion, mais tellement heureux ! 

Longue lettre à ce père parti par le même convoi, et qui n’eut pas la chance d’en revenir. Il était à Auschwitz, elle à Birkenau. Elle le croisa alors que, chacun dans leur file, ils partaient au travail. Au mépris du danger et des coups il lui donna une tomate et un oignon, en se privant sans doute de son repas de la journée… Ils ne le savaient pas, c’était la dernière fois qu’ils se parlaient, derniers souvenirs partagés. 
Elle nous parle rapidement et à quelques reprises de ces camps, de ce qu’on savait déjà, avec beaucoup de pudeur et de retenue, mais surtout de la vie après ces camps. 
Sa vie fut à jamais bousculée par l’absence de ce papa. Il était son héros de gamine, il lui manqua à divers moments. La vie de la famille en fut à jamais perturbée, la famille éclata, sa mère se remaria, elle fut même absente du Lutetia le jour où Marceline revint des camps : « Sache que notre famille n’y a pas survécu . Elle s’est disloquée. Tu avais fait des rêves trop grands pour nous tous, nous n’avons pas été à la hauteur. » 
Marceline dut vivre avec cette double absence du père et de la mère. Et c’est seule qu’elle affronta la vie. Seule, pas tout à fait, car à Birkenau elle avait rencontré Simone, Simone Veil. Elles furent amies pour la vie, se soutenant, s’épaulant mutuellement dans les joies et les épreuves. 
Mais toujours ce papa fut absent. Ah! si’il avait été là..Il était le pilier de la famille, lui qui avait tant investi pour ce bonheur familial, lui qui avait tant cru à la France, patrie des Droits de l’Homme et des libertés. Elle a fait sa vie sans lui, mais jamais il ne sortit de ses pensées, de son esprit. Il fut présent au moment des grandes décisions que Marceline prit, présent au moment de ses combats. 
Un livre sobre, pas du tout conçu pour nous parler des camps, et si elle le fait, c’est tout en retenue, non pas pour partager cette violence, mais pour nous expliquer comment cette violence, comment ces quelques mois, ont radicalement transformé toute sa vie. Une vie qui sans doute aurait été différente si son père avait pu être physiquement à ses cotés.
Une vie au cours de laquelle Marceline dut affronter parfois l’antisémitisme, malgré son passé personnel, malgré l’Histoire qui n’a pas toujours laissé de leçon.
Un grand livre d’amour, d’amour d’une gamine, d’une femme pour son père, un grand livre d’amour de la vie.
Un grand livre !
Ebook – Grasset – 2015 – 116 pages

Quelques mots au sujet de Marceline Loridan-Ivens


Quelques lignes
  • « Il y avait entre nous des champs, des blocs, des miradors, des barbelés, des crématoires, et par-dessus tout, l’insoutenable incertitude de ce que devenait l’autre. » (P. 5)
  • « Car tous les rêves de retrouvailles ont jailli dans le camp de la mort industrielle, tous les corps des nôtres encore debout ont frémi lorsque nous nous sommes vus, sommes sortis de nos rangs et avons couru l’un vers l’autre. Je suis tombée dans tes bras, tombée de tout mon être, ta prophétie était fausse, tu vivais. » (P. 13)
  • « Aujourd’hui encore, quand j’entends dire Papa, je sursaute, même soixante-quinze ans après, même prononcé par quelqu’un que je ne connais pas. Ce mot est sorti de ma vie si tôt, qu’il me fait mal, je ne peux le dire que dans mon for intérieur, surtout pas l’articuler. Surtout pas l’écrire. » (P. 16)
  • « Tu avais pris le chemin de l’Amérique mais tu t’étais arrêté là, en France, peut-être à cause de Zola et son J’accuse, de Balzac que tu avais lu en yiddish, tu t’es sûrement dit qu’ici il ne pouvait rien nous arriver. Comme tu étais naïf. Peut-être même qu’en achetant le château et ses vignes tout autour, tu avais cru un peu au maréchal Pétain qui prônait le retour à la terre. Trop cru à la zone dite libre. Au maire et au commissaire du village qui t’avaient promis qu’ils nous préviendraient. Nous étions juifs et nous habitions la plus visible des demeures. » (P.35-6)
  • « Je ne crois à rien de l’histoire officiellement écrite par la France. » (P. 55)
  • « J’ai le sentiment de ne pas t’avoir vraiment connu. Nous avons été séparés au moment où nous aurions commencé. » (P. 86)
  • « J’ai entendu des menaces, comme des échos lointains, j’ai entendu qu’on criait « mort aux juifs » et aussi « juif, fous le camp, la France n’est pas à toi » et j’ai eu envie de me jeter par la fenêtre. » (P. 105-6)

4 réflexions sur “« Et tu n’es pas revenu » – Marceline Loridan-Ivens – Judith Perrignon

  1. Oh oui, un grand livre. Je ne l’ai pas lu comme un témoignage des camps mais comme un témoignage du retour d’un camp, plutôt. « L’amour après » décrit une autre facette de ce retour sans vraiment pouvoir revenir. Lorsque j’ai rencontre Marceline, 70 ans après sa libération, elle avait des yeux rieurs. Ô combien rieurs. Et morts. Elle pétillait, la pleine forme et l’alcool guilleret. Mais elle était fantôme. Elle n’avait plus rien à perdre. Comment vit-on 70 ans sans avoir plus rien à perdre ?

  2. Cette chronique m’a émue ! Lorsqu’elle est décédée, j’ai cherché des avis sur son dernier livre! Je n’en ai que peu trouvé ! Je le lirais, sûre, je sais que je le lirai mais peut être pas tout de suite! Merci

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