« Le bel obus » – Guillaume de Fonclare

« Le diable est avec nous…. »

Guillaume de Fonclare s’amuse de cet oxymore pour nous titiller…..pour nous faire regarder en face les absurdités de la guerre, de toute guerre.

Ces pluies d’obus ont enseveli et tué des milliers et milliers de combattants et de civils….depuis que l’obus a été inventé !

Comment nous du fond de nos fauteuils de lecteurs ne pouvons-nous pas être interpellés par ce titre…et ravis dès les premiers mots par cette lecture ?

Oui , « le diable est avec nous « disaient les poilus qui avançaient de trou d’obus en trou d’obus et qui voyaient retomber en charpie leurs camarades touchés par ces engins..Oui, « le diable est avec nous » disaient plusieurs années après les femmes d’agriculteurs qui ne voyaient pas rentrer leur mari et le cheval du ménage, tous deux pulvérisés par l’une de ces munitions tombées du ciel et enfouies.Les munitions de guerre ont encore tué longtemps après ce 11 novembre …et aujourd’hui on en trouve toujours d’autres encore dangereuses.

Dans la famille d’Émile Joseph , on sortait le drapeau français dans la cuisine, chaque 14 juillet…En Lorraine occupée depuis la guerre de 70, il n’était pas bon d’afficher des sympathies pour la France…Et quand Émile Joseph s’est engagé dans l’armée française il était « le Boche », pour certains bidasses et officiers….

Lui voulait se battre pour sa patrie. Il a voulu partir à la guerre malgré ses 7 enfants….5 encore vivants l’ont vu s’éloigner sans s’imaginer les risques qu’il prendrait…S’il aime la France, il n’en est pas de même en ce qui concerne la discipline.

Au moment de l’attaque, il a couru d’un trou d’obus à l’autre, s’est caché dans l’un d’eux, en attendant que l’orage d’obus passe…il savait que l’obus suivant tomberait plus loin…Et là, dans son trou, il trouva un obus non explosé…il dévissa le percuteur et emporta  l’obus inerte dans sa musette..Il venait de trouver un ennemi dont il s’est fait un copain.

D’autres prennent la parole dans ce petit livre…ce sont les obus, la grande famille des obus, de différents calibres, de poids divers..ils racontent l’imagination sans limite de ceux qui les conçoivent, qui les imaginent diffusant des gaz, ou des billes, tous faits pour tuer, tuer toujours plus…ces obus racontent leur hiérarchie, du plus petit au plus grand. Ils racontent celles qui les fabriquent, ces épouses restées à l’arrière qui travaillent pour que ces armes tuent le plus d’hommes possible. Et pour les mettre en œuvre nombreux sont ceux qui les transportent qui les stockent..une fourmilière…jamais à l’arrêt.

Ces obus sont détestés mais aimés aussi….on les embrasse au moment de les mettre dans le canon en leur souhaitant de faire le plus grand nombre possible de morts ou d’amputés…d’autres les transforment en porteurs de messages destinés à l’ennemi, en peignant quelques mots destinés au Kaiser….

Au delà de leur œuvre de mort, ils permettent aussi de tuer le temps dans la tranchée, du tuer ces temps morts.Certains  profitent de ces instants de calme pour les décorer alors que d’autres les gravent au couteau…. on les embellit. Ils deviennent souvenirs, qu’on prendra plaisir à montrer…à exposer et à conserver, plusieurs générations après, sur le linteau des cheminées.

Mais la vie de ces engins de mort ne s’achève pas avec la fin des conflits.En temps de paix, d’autres générations devront prendre tous les risques pour les arracher à la terre qui les garde…c’est une autre histoire…Qui n’en finit pas.

Ce petit livre est un petit bijou, qui s’achève par une série de photos d’époque, colorisées.

Qu’est devenu Joseph Émile dans tout ça…L’histoire nous le dira…en tout cas pendant que lui se bat pour la France, son fils est encore le « Sale boche » pour certains de ses camarades de classe. Certains gradés s’interrogeront encore au sujet de Emile Joseph : « mais était-il français ou boche?  »

Fin de l’histoire…..

En quelques pages, cette tragi-comédie nous montre toute l’absurdité de ces guerres, toute l’humanité et le courage de ces bidasses, toute la connerie de cette hiérarchie, et de l’administration…chacun en prend pour son grade…bref un petit pamphlet teinté d’absurdité et d’antimilitarisme.

Belle découverte de Guillaume de Fonclare.

J’ai été séduit. J’en reparlerai

Éditeur : Cours Toujours – 2019 – 74 pages


Lien vers la présentation de Guillaume de Fonclare


Quelques lignes

  • « Début 1916, c’est près de 150 000 unités de mes congénères que l’on produit par mois. de tout calibre, de toute dimension, on les tourne et les façonne partout en France; Je suis devenu l’arme absolue, l’arme ultime, et celui qui sera capable de nous fabriquer en plus grand-nombre à toutes les chances de gagner la guerre » (P. 15)
  • « D’obus en obus, d’explosion en explosion, la guerre fait ses victimes, sans que personne n’y trouve rien à redire. » (P. 17)
  • « ….les rues se peuplent de femmes en noir. On craint comme on l’espère l’arrivée du facteur, on se réjouit de recevoir des nouvelles d’Émile, on s’effraie du courrier quand il porte un signe officiel. (P. 19)
  • « Il est devenu un tueur, un assassin aux mains froides; il tire, frappe et tue sans vergogne, l’esprit comme dans une boite de coton, ses pensées claquemurées au plus profond de lui-même, n’ayant en tête que les ordres brutaux qu’on lui a donnés et les instructions sauvages. » (P. 35)

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