Françoise Sagan

  • « Dans l’ordre des souvenirs, l’amour de la littérature a une grande supériorité sur l’amour tout court, l’amour humain. C’est que si l’on ne se rappelle pas forcément où et quand on a rencontré « l’autre », si on ne sait pas forcément quel effet « il » vous fit ce jour-là – et si on a même plutôt tendance souvent à s’extasier de ce que, ce soir-là, on ne comprit pas tout de suite que l’autre, c’était justement « lui » –, la littérature en revanche offre à notre mémoire des coups de foudre autrement fracassants, précis et définitifs. Je sais très bien où j’ai lu, où j’ai découvert les grands livres de ma vie ; et les paysages extérieurs de ma vie alors sont là, inextricablement liés à mes paysages internes qui sont généralement ceux de l’adolescence. » (Avec mon meilleur souvenir – P. 139)
  • « Quelqu’un avait écrit cela, quelqu’un avait eu le génie, le bonheur d’écrire cela, cela qui était la beauté sur la terre, qui était la preuve par neuf, la démonstration finale de ce que je soupçonnais depuis mon premier livre non illustré, à savoir que la littérature était tout. Qu’elle était tout en soi, et que même si quelque aveugle, égaré dans les affaires ou les autres beaux-arts, l’ignorait encore, moi du moins, à présent, je le savais. Elle était tout : la plus, la pire, la fatale, et il n’y avait rien d’autre à faire, une fois qu’on le savait, rien d’autre que de se colleter avec elle et avec les mots, ses esclaves et nos maîtres. Il fallait courir avec elle, se hisser vers elle et cela à n’importe quelle hauteur : et cela, même après avoir lu ce que je venais de lire, que je ne pourrais jamais écrire mais qui m’obligeait, de par sa beauté même, à courir dans le même sens. » (Avec mon meilleur souvenir – P. 145)

Daniel Tammet

  • « Dans ma chambre, je faisais des piles jusqu’à ce que les livres me cernent de tous côtés. Quand mes parents ouvraient la porte, ils avaient peur de renverser une de ces piles sur moi. S’ils essayaient de reprendre ne serait-ce qu’un livre, j’éclatais en sanglots et je piquais une colère. Toutes les pages de ces livres étaient numérotées et je me sentais heureux, entouré par les nombres, comme enveloppé par une agréable couverture numérique. Longtemps avant d’être capable de lire une ligne de ces livres je pouvais en compter les pages. Et quand je les comptais, mon esprit voyait ces nombres comme autant de mouvements ou de formes colorées. » (Je suis né un jour bleu)
  • « Je me souviens qu’enfant, j’allais très souvent à la bibliothèque locale. Je passais des heures à regarder les livres les uns après les autres, essayant en vain d’en trouver un avec mon nom écrit dessus. Il y avait tant de livres dans cette bibliothèque, et tant de noms différents, qu’il était impossible qu’il n’y en ait pas un avec mon nom. Je n’avais pas compris à l’époque qu’il fallait écrire le livre pour avoir son nom dessus. »  (Je suis né un jour bleu)

Judith Hermann

« Le long de tous les murs il y a des rayonnages, et les livres ne sont pas seulement sur une rangée, ils sont sur deux, parfois trois rangées. Ils s’empilent dans les coins, sur la table et autour de la chaise longue. parfois Greta trie des livres et veut s’en débarrasser, et puis elle n’arrive pas à s’en séparer. Elle a raconté à Maude que dans une vie on pouvait lire à peu près quatre mille à cinq mille livres. (« Certains souvenirs » – P. 96)

Magyd Cherfi

« Je me dis quand j’y pense que le secret de l’écriture est là. En écrivant on sublime forcément cet effroi qu’est le réel . Pour moi c’en était un au point d’éprouver une jouissance à l’enfermement. Je m’isolais pour réinventer un monde dans lequel j’aurais pas été moins qu’un prince…charmant, musclé et pas con. A défaut d’être « mec », je me suis fait plume et ma haine, plutôt que des poings, s’ est servie d’un stylo. » (« Ma part de Gaulois » – P. 10)

« Je lisais depuis quelques minutes quand trois lascars, Mounir, Saïd et Fred le Gitan se sont approchés de moi…
– Qu’est-ce que tu fais?
– Heu… Je lis.
– T’es un pédé ou quoi? Pourquoi tu fais ça?
– Non mais c’est pour l’école.
– Qu’est-ce qu’on s’en fout de l’école, tu veux des bonnes notes, c’est ça?
– Non, non…
– T’as qu’à lui dire à ton prof qu’on est pas des pédés!
– D’accord.
– D’accord…!? T’es français, c’est ça. 
– Tu veux sucer les Français?
– Non.
– Et ça c’est quoi? Montre!
Il m’a arraché le livre des mains, a lu :
– Une Vie… De Mau… Passant, c’est un pédé lui aussi!
– Mais non c’est pas un pédé.
– C’est quoi alors?
– Un écrivain.
– C’est ça, c’est un pédé. » (« Ma part de Gaulois » – P. 31-32)

Conceicao Evaristo

« Il était persuadé que quand une personne savait lire ce qui est écrit et ce qui ne l’était pas, elle faisait un pas crucial vers sa libération. » (« Banzo, mémoires de la favela » – P. 159)

« Je ne suis pas née entourée de livres, j’insiste. C’est dans le temps et l’espace que j’ai appris depuis l’enfance à cueillir les mots. Notre maison était dénuée de biens matériels mais habitée par les mots. Ma mère et ma tante étaient de grandes conteuses, mon vieil oncle était un grand conteur, nos voisins et amis contaient et racontaient es histoires. Chez nous, tout était raconté, tout était motif de prose-poésie. Mais c’est également au sein de ma famille que le monde de la lecture, celui du mot écrit, me furent présentés. Majoritairement semi-analphabète, tout mon entourage était néanmoins séduit par la lecture et l’écriture. Nous avions toujours à la maison des vieux livres, des vieilles revues, des journaux. Je me souviens de nos nuits de lecture, où ma mère ou ma tante feuilletaient avec nous les pages imprimées et les traduisaient. En grandissant, j’inversai les rôles et fis moi-même la lecture pour tous. » (Préface de « L’histoire de Ponciá » Discours prononcé en 2009 par Conceição Evaristo, lors d’un colloque de littérature)

Nathacha Appanah

« Quand Stéphane me demandait pourquoi je lisais toujours le même livre, je haussais les épaules parce que je ne voulais pas lui expliquer que ce livre-là était comme un talisman qui me protégeait du monde réel, que les mots de ce livre que je connaissais par cœur étaient comme une prière que je disais et redisais et peut-être que personne ne m’entendait, peut-être que ça ne servait à rien mais qu’importe. Ouvrir ce livre c’était comme ouvrir ma propre vie, cette petite vie de rien du tout sur cette île, et j’y retrouvais Marie, la maison et c’était la seule façon que j’avais trouvée pour ne pas devenir fou, pour ne pas oublier le petit garçon que j’avais été. » (« Tropique de la violence » – P.126-127)