« Une minute quarante-neuf secondes » – Riss

« Dessiner ou écrire dans Charlie Hebdo a toujours été un acte politique, et si leurs dessins peuvent déclencher les rires, les dessinateurs du journal ne sont ni des comiques ni des humoristes. Chacun de leurs dessins est l’affirmation de leurs convictions et la violence de leur trait n’est que l’écho de celle du monde qui les entoure. » (P. 211)

Au nom de ces indignations politiques, ils se réunissaient autour de cette grande table pour mettre en commun leurs dessins, leurs sourires, pour échanger leurs points de vue, leurs regards sur l’actualité. Il la retrouve au retour de l’hôpital. On imagine les parties de rire, mais aussi les coups de gueule. On reste sans voix, devant cette table qui les réunissait dans cette salle à jamais muette, maculée de sinistres traces devenues noires avec le temps.

Un jour sans aucun doute pour certains -je suis plus dubitatif – nous retrouverons toutes ces victimes tués de tout temps par des tarés, par des fous furieux, par ces détraqués qui mettent Dieu, ou disent mettre Dieu, au cœur de leurs préoccupations, de leurs pensées, de leurs actes. 

Toutes les époques ont connu leur fanatiques, leurs Fous de Dieu, mais était-il encore pensable qu’au 21ème siècle, en plein Paris, des journalistes puissent être tués pour avoir blasphémé Dieu, puissent être tués au nom du fanatisme religieux.

La mort n’a pas voulu de lui, elle l’a laissé seul, pour affronter le vide laissé par ses copains…Le vide face à cette table qu’il revoit, cette table qui les réunissait pour boucler les éditions de Charlie-Hebdo. 

Seul couché dans un coin de la salle, son épaule fracassée par cette sinistre balle, il voyait passer les deux fous tirant dans tous les sens.

Pourquoi est-il encore là? Lui et pas ses amis? 

Riss avait affronté la mort, dès son adolescence . Au cours d’un travail il avait été employé dans une agence de pompes funèbres. Puis il avait côtoyé la mort violente à l’occasion de reportages en Afrique et au Vietnam.

Un livre intelligent et sobre, qui nous interroge sur nos sociétés, qui devrait interroger chacun de nous sur ses relations à Dieu, le droit à la dérision.

Un titre qui  nous rappelle également l’historique de ce journal, les coups de gueule, ses débuts  à La Grosse Bertha, ses rencontres avec tous ces autres auteurs et dessinateurs comme Gébé, François Cavanna, Cabu…partis avant lui.

Bref un livre qui fit remonter tant de souvenirs, tant de tristesse et d’émotions, mais aussi tant d’unité de tous

« L’écriture est un égoïsme dont le seul but est la délivrance de celui qui s’y prête » (P. 10)

Editeur : Actes Sud – 2019 – 312 pages


Lien vers la présentation de Riss


Quelques lignes

  • « Le hasard est le meilleur ami de l’homme, même si souvent il le met dans la merde. » (P. 24)
  • « Les épisodes de la vie ne se rangent pas comme les couverts sur la table : les bons moments à droite et les mauvais à gauche. tout s’entrechoque avec obligation de cohabiter. Ainsi naît l’humour. Le rire s’amuse de ces mariages inattendus, lorsque la gravité rencontre le ridicule, que la tristesse embrasse le loufoque et que le sérieux s’abandonne avec légèreté. L’humour ne fuit pas la tragédie de la vie, mais au contraire, se l’approprie pour le rendre supportable. L’humour est parfois la seule issue pour échapper à la folie. » (P. 43)
  • « En démocratie, chacun possède des droits qui le protègent et lui permettent de se défendre et de faire comparaitre les coupables. Malheureusement, trop peu d’entre nous ont conscience du niveau de protection que l’Etat de droit leur accorde. Car ils sont rares les endroits sur terre où existe un tel luxe. » (P. 61)
  • « Les blessés ont du mal à exister. Ils ne sont pas morts et leurs noms ne sont inscrits nulle part. Mais ils ne sont plus les vivants qu’ils étaient avant. Ils errent dans une zone grise, un no man’s land où personne ne s’aventure, entre lumière et ténèbres. […] Le pavillon des estropiés est une île dont la langue n’est compréhensible que par ceux qui ont payé de leur corps pour en apprendre la grammaire. » (P. 120)
  • « Les perdants ont toujours tort. Mais eux au moins ont essayé. Je préfère les perdants courageux aux malins collabos. Car l’intelligence peut devenir une habileté pour fuir les problèmes en les abandonnant à la responsabilité des autres. C’est intelligent. C’est malin. Mais c’est de la merde. » (P. 182)
  • « En 1940 comme en 2015, les collabos avaient des moyens intellectuels et culturels pour résister., que d’innombrables ne possédaient pas. Mais ils n’en ont rien fait. Au contraire, ils ont cherché à détourner le plus grand nombre pour conforter leur lâcheté. ils auront été, cette année 2015, la plus parfaite incarnation de ce qu’on appelle «l’esprit collabo». (P. 185)
  • « C’est seulement quand la religion, et plus particulièrement l’islam, a été caricaturé qu’apparut aussitôt un clivage. » (P. 186)