« Le roman vrai du curé de Châtenay – 1871-1914 » – Alain Denizet

« Il est le seul à être à l’origine d’un scandale public à nul autre pareil dans les annales de l’Église. »

Difficile pour moi de refuser cette proposition de lecture, celle de l’histoire d’un curé de campagne qui a fauté…devant Dieu et les lois de Dieu écrites par les hommes.

Difficile de refuser, tout d’abord car ce texte me promettait de revenir au cœur de cette Beauce que j’ai arpentée pendant plusieurs années lors de mon premier emploi. C’était dans les années 70.

L’abbé Delarue, dont la famille s’est saignée aux quatre veines pour financer ses six ans d’études, officie dans un petit village proche d’Auneau et d’Étampes…ce pays triste à mourir les jours de pluie ou de brouillard, plat comme la main, sans beaucoup d’arbres ni de relief.

Les montagnes et forêts du jeune auvergnat que j’étais, me manquaient beaucoup.

Tout était différent pour Joseph Delarue, il était un enfant du pays et Dieu donnait du relief à sa vie, Dieu qu’il voulait approcher et servir en devenant un de ses curés..un de ces curés corbeaux pédalant soutane au vent sur leur bicyclette, de ferme en ferme.

Promis au célibat, Joseph Delarue doit affronter et faire avec les décisions de l’État en matière d’enseignement privé et d’autre part avec celles de l’évêché, notamment lorsqu’il souhaite créer une école religieuse, dont la responsabilité  sera confiée à une jeune femme Marie…qui elle aussi envisageait, un temps, une vie religieuse..

Alors que les premiers signes de désaffection de l’Église se manifestent, Joseph se bat, croit en sa mission…tant d’autres ne sont pas allés au terme de cette formation de futurs prêtres…il est fier de faire de la présence de Dieu dans sa vie et dans son église, sa joie de vivre.

Mais un jour  de juillet 1906, il ne revient pas de Paris où il s’était rendu. On retrouve sa bicyclette et son chapeau de curé…Quant au curé, il a disparu, volatilisé. On le recherche en faisant même appel à une hyène, animal bien connu pour sa  capacité à trouver des cadavres……et à des mages hindous. Ça prête à rire!

Pas de curé..Les journaux, notamment ceux qui bouffent du curé s’emparent de l’affaire, trop heureux de faire leur boulot de charognards…ce seront eux les véritables hyènes.

Cet autre aspect…l’aspect religieux a été également déterminant dans ma décision de lire et de commenter ce livre….une religion qui me fut imposée, qui bouffa en partie ma vie d’enfant…c’est mon jardin secret…jusqu’au jour ou je dis « ça m’emm… » et je pris mes clics et mes clacs…

Cette histoire de curé amoureux, que Zola aurait pu signer, est une non histoire…une histoire dont chacun devrait se moquer en l’ignorant! Après tout, qu’ils fassent ce qu’ils veulent, c’est leur problème d’homme, c’est leur problème au regard de leur conscience et de leurs engagements…. c’est en tout cas ma vision des choses.

Mais en cette fin du  XIXème siècle ce n’était pas pareil, loin de là.

Alain Denizet en a fait un livre oh combien érudit, intéressant et instructif! Très beau travail  de recherche, de documentation et de mise en forme qui propose au lecteur des extraits des journaux de l’époque, des photos anciennes! Chapeau bas !

Il n’a rien inventé, il s’est juste contenté de nous raconter cette histoire de curé qui a fauté avec l’institutrice de l’école, fauté au point de lui faire un enfant..et de disparaître, pour vivre un amour.

Rédactions des journaux dont « Le Matin » et de tous les autres, tous aussi Ici-Pourris les uns que les autres, bien trop faibles pour attaquer frontalement  l’institution « Église » mais démontrant si besoin était la place et le rôle de l’Église en cette fin du XIXème siècle…en faisant leurs choux gras, sans vergogne et en glosant sur un curé qui a fauté en couchant avec une femme. Ensemble ils ont eu Jeanne.

Ces journaux allèrent jusqu’à rémunérer le curé et Marie Frémont pour leurs mémoires…tous deux acceptèrent ce fric dont ils avaient tant besoin!

Quel journal oserait aujourd’hui écrire juste un entrefilet sur un tel non-événement ? 

La foule s’y intéressait….sinon les journaux n’en auraient pas parlé.

C’est cette vision de la société, cette passion des lecteurs pour une coucherie entre un curé et une femme qui sont également à souligner et à prendre en considération ! Une image d’un temps heureusement révolu !

C’est ce qui rend cette lecture intéressante : ce retour en arrière est instructif  et rétrospectivement dérangeant!

Ce « non évènement » a fait l’objet d’un feuilleton national qui sans aucun doute passionna les foules. Nombreux furent les articles, Alain Denizet n’a rien inventé..non, il a juste consulté de nombreux documents disponibles dans des archives départementales ou nationales, consulté des journaux de l’époque…bref, il a fait un travail énorme de recherche, de documentation et d’écriture afin que le lecteur prenne conscience des manipulations de l’Église, de l’institution, de la question de la chasteté et du célibat des prêtres…

Il a également pointé du doigt toutes les saloperies – je n’ai pas d’autres mots – de l’Église afin que notre curé rentre dans le bon chemin et oublie cette enfant née de son amour pour une femme. En effectuant cette recherche érudite, il a également pointé du doigt ce qui intéressait la population…Que de chemin parcouru depuis !

On n’imagine pas un seul journaliste montant en épingle une telle histoire de nos jours! Oui cette lecture est révoltante, en tout cas ce fut mon ressenti, car une fois la faute connue de l’Église, celle-ci fit tout pour que ce curé rentre dans le rang.

Je vous passe mon indignation.

Non, ce n’est pas un roman, il prêterait presque à rire, à rire de la bêtise de l’Église. Mais rien n’est inventé. C’est pire! C’est juste la vie d’un homme et d’une femme amoureux, et d’une gamine née de cet amour. Trois vies gâchées par l’Église au nom de principes religieux inventés par des hommes, et non par Dieu!

Merci pour cet important travail, pour cette recherche très documentée

Merci pour ce retour en pays beauceron, et aussi, mais c’est encore plus personnel, pour ce retour vers cette formation familiale religieuse qui me fut inculquée et imposée… et que j’ai fui.

Avec bonheur!

Ella Éditions ((28300 Lèves) – 2021 – 333 pages


Lien vers la présentation d’Alain Denizet


Quelques lignes

  • « Pour la famille, envoyer un fils au séminaire représente un sacrifice. C’est deux bras en moins pour les champs et de grosses dépenses en plus pour s’acquitter de l’écolage et des frais annexes. » (P. 22)
  • « Il se passe dans l’Église de France un phénomène qu’elle n’avait point encore présenté. Des prêtres, chaque année de plus en plus nombreux, la quittent pour  rentrer dans la vie ordinaire. » (P. 52)
  • « L’affaire Delarue est devenue une rente. » (P. 105)
  • « ..leur histoire d’amour et la future maternité de Marie Frémont ravivent le débat sur le célibat des prêtres, la chasteté et le sexe dans l’Église. Enfin l’annonce faite par l’abbé Delarue de quitter la soutane interroge sur la situation des prêtres défroqués. » (P. 241)
  • « Les sources qui ont nourri les chapitres précédents ont été assez aisées à trouver. Archives nationales, départementales, diocésaines; Bibliothèque nationale de France, sites de journaux anciens français et étrangers.  » (P. 298)

« Manhattan Sunset » – Roy Braverman

« Quand ils quittent leurs bureaux sans éteindre, l’homme et la femme descendent par le même ascenseur, sans se parler. Ils sortent de l’immeuble en silence et disparaissent sans se reconnaître, chacun de son côté, depuis des années. Et ils trimballent avec eux leur vie dans une bulle pour ne pas se cogner aux autres, comme des fantômes errants. »

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« Un été anglais » – Marc Desaubliaux

« L’ouverture du courrier. L’espoir de découvrir une nouvelle qui changera ma vie…..une écriture bleue, ronde, élégante qui ne m’est pas inconnue. La lettre est écrite en anglais »

Fabrice reconnait cette écriture… qui le ramène quarante ans en arrière, vers cette année 1968…une année pas comme les autres pour tous les ados de cette époque….je parle en connaissance de cause !

Margaret Crown, chez qui il avait vécu quelques semaines dans le cadre d’un séjour linguistique lui écrit : « Vous aviez quinze ans et vous ne pouvez pas avoir oublié. Mon cher, j’ai besoin de vous voir d’urgence, venez vite, s’il vous plaît. »

Fabrice n’est plus un gamin, et pas encore un ado, il a 15 ans en cette année 1968. Il part pour Londres afin de perfectionner son anglais.

Il ne pensait même pas aux petites anglaises mises en scène par Michel Lang.

Non Fabrice est sérieux et travailleur. Il est heureux de partir, de découvrir une autre culture, et « l’art de vivre de ce pays si différent du nôtre »

À Londres il est hébergé dans une famille aisée. Le père toujours absent pour ses affaires travaille à la City. Alors Margaret, la mère de famille dirige la maison, aidée par des domestiques. Le quinqua d’aujourd’hui n’a pas oublié Margaret, qui très vite s’adressa à lui, en l’appelant « My love »…et succomba au charme et à l’intelligence du gamin, de « Faébriss », comme elle l’appelait, ni non plus Mary..

« Il avait quinze ans, elle en avait 40 »…le sous-titre du livre est explicite..le lecteur sait par avance ce qui l’attend…

N’espérez pas vivre des scènes grivoises et torrides…non ce roman tout en retenue et en finesse, ce qui le rend encore plus troublant, s’attache à nous décrire l’atmosphère pernicieuse, l’emprise grandissante de Margaret sur le gamin, et dans un premier temps le trouble de l’enfant-ado, trouble qui sera vite oublié, le gamin passant toutes ses nuits avec Margaret.

Le roman est écrit par un adulte, dont on ne sait pas grand-chose. Fabrice est un quinqua célibataire et solitaire qui, pour ma part, ne m’a pas semblé totalement épanoui, ni très heureux ou très bien dans sa peau. Un peu comme si cette expérience de quelques jours l’avait à jamais transformé.

Le trouble sera encore plus grand plus tard! Je n’en dirai pas plus!

Quand AMH communication me proposa la lecture de ce livre dans le cadre d’un Service Presse, j’ai un temps hésité…en effet je suis principalement attiré pas des lectures me permettant la découverte d’autres époques, d’autres lieux, d’autres cultures. Si le roman avait abordé la pédophilie masculine, j’aurais sans doute décliné cette proposition, évoquée et lue dans d’autres lectures…déviance qui personnellement me révolte.

Mais comment refuser une approche toute autre…celle du trouble et du mal-être d’un homme victime d’une femme…

Trouble, qui n’en est peut-être pas un, pour de nombreux hommes qui auraient peut-être, bien aimé découvrir le sexe à 15 ans avec une femme de 40 ans – alors que les hormones nous travaillaient ….

Y aurait-il eu alors trouble ou au contraire fierté, sentiment de puissance et de force chez de nombreux ados ?

Troublante question à la suite de cette lecture !

Merci pour cette proposition, et pour cette lecture. Merci pour ce trouble !

Éditeur : Des auteurs, des livres – 2020 – 335 pages


Lien vers la présentation de Marc Desaubliaux


Quelques lignes

  • « Je n’avais pas le goût du travail scolaire, je préférais regarder ce qui se passait autour de moi. mes résultats n’étaient pas fameux, sauf en dessin et en anglais. Là je brillais vraiment, j’écrasais tout le monde, je me tirais vers le haut, évitant chaque année un redoublement promis » (P. 49)
  • « Il me semble qu’en France vous voyez les choses autrement : chez vous, c’est le travail, les notes, les diplômes. Nous c’est l’éducation, les bonnes manières, les relations, le caractère. » (P. 69)
  • « Cet après-midi là, j’ai quitté l’enfance tout en ne la quittant pas. Je suis devenu un blessé, un souffrant. J’étais jeté dans la cage aux fauves sans armes, sans la force physique et morale de me battre avec la vie nouvelle qu’on venait de m’imposer.  » (P. 132)
  • « Mon  ultime espoir : revenir ici, car c’est ici que tout a basculé au cours de ce mois de juillet 1968. Avant, les murs de la forteresse tenaient encore bons, mais après, les maçonneries se sont effritées, de brèches sont apparues, des trous. Les fondations ont pourri et tout a basculé dans la maladie. Reprendre ici ce qui aurait dû être autre. » (P.242)