« Petit pays » – Gaël Faye

petit-paysGabriel est un gamin heureux d’une dizaine d’années, vivant sans soucis dans le quartier résidentiel de Kinanira à Bujumbura, capitale de la République du Burundi. C’est un gamin couleur « caramel », son père cadre français expatrié dirige une usine d’huile de palme, sa mère est Tutsi. Une famille comme beaucoup d’autres qui connaît malgré tout des tensions entre les parents. Ses copains sont comme lui des enfants métis aux prénoms français. Ils se retrouvent régulièrement dans leur quartier général, une épave de Combi Volkswagen, leur petit cocon, dans lequel ils se régalent des mangues juteuses qu’ils chapardent dans les jardins voisins. « C’était le bonheur. La vie sans se l’expliquer ». 

Sa mère a quitté le Rwanda en 1963, au moment de massacres « à la lueur de flammes qui embrasaient la maison familiale ». Elle avait quatre ans à l’époque. Elle fait partie de ces nombreux exilés réfugiés les « Banyarwandas » : ceux qui viennent du Rwanda.
Un jour au lycée à la suite d’une altercation entre élèves il découvre avec les cris de ses camarades qui se battent qu’on peut être un « Sale Hutu ! » ou un « Sale Tutsi !«  : c’est « la réalité profonde de ce pays« 
Après cette première partie de roman, dans laquelle rien ne se passe vraiment, tout bascule le 21 octobre 1993.
Début de la deuxième partie du livre, alors que la radio diffuse de la musique classique : « Le crépuscule des Dieux ». Personne ne circule dans les rues. Le Burundi vient de connaitre un nouveau coup d’état.« Plus tard, j’ai appris que c’était une tradition de passer de la musique classique quand il y avait un coup d’Etat », une tradition qui se renouvelle tous les dix ans.  
Le paradis devient l’enfer, tout le monde se barricade, la guerre tribale ancestrale entre Tutsi et Hutus reprend, barrages sur les routes, rues vidées, machettes, spirale de la violence. 
Une violence sans cause réelle :
« – La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?
– Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.
– Alors… ils n’ont pas la même langue ?
– Si, ils parlent la même langue.
– Alors, ils n’ont pas le même dieu ?
– Si, ils ont le même dieu.
– Alors… pourquoi se font-ils la guerre ?
– Parce qu’ils n’ont pas le même nez. »
Gaël Faye nous épargne -relativement- les descriptions des massacres et des exactions. Gabriel perd une partie de sa famille, sa mère en devient folle…La deuxième partie du livre, toute en retenue, écrite avec les yeux du gamin de 13 ans est parfois éprouvante. Gaël Faye a t-il vécu tous les événements qu’il raconte? On l’ignore. Mais il nous fait partager, avec sa sensibilité d’enfant, ce qu’il a pu ressentir, supposer ou éprouver. Un traumatisme qui le marquera à vie. « Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie.« 
L’absurdité de ces guerres raciales, de ces guerres tribales, dans un pays qui a tout pour être un petit paradis de collines verdoyantes.
Écrit avec une âme et un regard d’enfant, ce livre nous fait grâce des causes politiques ou historiques de ces guerres ethniques. Tenu écarté de ces horreurs et épargné par ses parents qui maintenaient Gabriel enfermé le plus possible dans la maison familiale, l’adulte Gaël Faye ne nous en parlera jamais. 

Son regard de cet enfant nous interpelle, et nous dérange


Qui est Gaël Faye ?


Quelques extraits
  • « Mon identité pèse  son poids de cadavres. » (P. 14)
  •  » L’enfance m’a laissé des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c’est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j’y vois la cause de mon inadaptation au monde  » (P. 15)
  • « Quand tu vois la douceur des collines, je sais la misère de ceux qui les peuplent. Quand tu t’émerveilles de la beauté des lacs, je respire déjà le méthane qui dort sous les eaux. Tu as fui la quiétude de la France pour trouver l’aventure en Afrique. Grand bien te fasse ! Moi je cherche la sécurité que je n’ai jamais eue, le confort d’élever mes enfants dans un pays où l’on ne craint pas de mourir parce qu’on est…. » (P. 28)
  • « Les voisins étaient surtout des Rwandais qui avaient quitté leur pays pour échapper aux tueries, massacres, guerres, pogroms, épurations, destructions, incendies, mouches tsé-tsé, pillages, apartheids, viols, meurtres, règlements de compte et que sais-je encore. Comme Maman et sa famille ils avaient fui ces problèmes et en avaient rencontré de nouveaux au Burundi – pauvreté, exclusion, quotas, xénophobie, rejets, boucs émissaires, dépression, mal du pays, nostalgie. Des problèmes de réfugiés. » (P. 63)
  • « Ma vie ressemble à une longue divagation. Tout m’intéresse. Rien ne me passionne. Il me manque le sel des obsessions. Je suis de la race des vautrés, de la moyenne molle. Je me pince, parfois. Je m’observe en société, au travail, avec mes collègues de bureau. Est-ce bien moi, ce type dans le miroir de l’ascenseur? Ce garçon près de la machine à café qui se force à rire? Je ne me reconnais pas. Je viens de si loin que je suis encore étonné d’être là. » (P. 75)
  • « Dans le quartier, son surnom c’était Kodak, non pas à cause de sa passion pour la photographie, mais parce qu’il avait des tonnes de pellicules dans ses cheveux gras. » (P. 84)
  • « La démocratie est une invention des blancs qui a pour seul but de nous diviser. Nous avons commis une erreur en abandonnant le parti unique. Il a fallu des siècles et bien des conflits pour que les blancs arrivent au stade où ils en sont. Ils nous demandent aujourd’hui d’accomplir la même chose en l’espace de quelques mois. Je crains que nos dirigeants ne jouent aux apprentis sorciers avec un concept dont ils ne maîtrisent guère les tenants et les aboutissants. »(P. 87)
  • « Les blancs auront réussi leur plan machiavélique. Ils nous ont refilé leur Dieu, leur langue, leur démocratie. Aujourd’hui, on va se faire soigner chez eux et on envoie nos enfants étudier dans leurs écoles. Les nègres sont tous fous et foutus. » (P. 88)
  • « Les hommes de cette région étaient pareils à cette terre. Sous le calme apparent, derrière la façade des sourires et des grands discours d’optimisme, des forces souterraines obscures travaillaient en continu, fomentaient des projets de violence et de destruction qui revenaient par périodes successives comme des vents mauvais : 1965, 1972, 1988. Un spectre lugubre s’invitait à intervalle régulier pour rappeler aux hommes que la paix n’est qu’un court intervalle entre deux guerres. Cette lave venimeuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remonter à la surface. Nous ne la savions pas encore, mais l’heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons. » (P. 114-5)
  • « Cet après-midi là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou Tutsi. C’était soit l’un, soit l’autre. Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regard, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours; » (P. 133)
  • « On vivait dans cette atmosphère étrange, ni paix, ni guerre. Les valeurs auxquelles nous étions habitués n’ avaient plus cours. L’insécurité était devenue une sensation aussi banale que la faim, la soif ou l chaleur. La fureur et le sang côtoyaient nos gestes quotidiens. » (P. 173)
  • « Le bonheur ne se voit que dans le rétroviseur. Le jour d’après? Regarde-le. Il est là. A massacrer les espoirs, à rendre l’horizon vain, à froisser les rêves. » (P. 180)
  • « La peur s’était blottie dans ma moelle épinière, elle n’en bougeait plus. » (P. 197)
  • « Quand on quitte un endroit, on prend le temps de dire au revoir aux gens, aux choses et aux lieux qu’on a aimés. Je n’ai pas quitté le pays, je l’ai fui. J’ai laissé la porte grande ouverte derrière moi et je suis parti, sans me retourner. Je me souviens simplement de la petite main de Papa qui s’agitait au balcon de l’aéroport de Bujumbura. » (P. 211)
  • « Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît plus cruel encore. » (P. 213)

2 réflexions sur “« Petit pays » – Gaël Faye

    • Tout livre qui me dérange, m’apprend quelque chose, me fait voyager dans le temps, dans l’histoire, ou sur des sites que je ne connait pas, me plait..c’est le cas de celui-ci

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s