« La fabrique des salauds » – Chris Kraus

« L’homme est faible, un bouchon de liège dans le courant. Au bout du compte, il ne s’agit que de tomber sur la bonne vague. »

Et j’avoue que cette vague m’a remué, ballotté, sacrément secoué.

Koja Solm est hospitalisé aux côtés d’un jeune hippie Basti, Sebastian Mörle. Nous sommes en 1970. Basti est soigné pour une fracture du crâne, des tuyaux évacuent le liquide céphalo-rachidien qui compresse le cerveau.

Il n’a vraiment pas envie d’écouter Koja son voisin, un vieil homme, qui lui a une balle dans la tête. Koja lui raconte sa vie, son enfance et surtout sa jeunesse d’allemand des pays baltes surveillant des personnalités économiques et politiques pour le compte des nazis et fournissant à ces derniers des cartes en vue d’une invasion programmée. 

Aux côtés de son frère aîné Hub, habillés de leurs chemises couleur « excréments repassés de près » ils ont écumé la Lettonie, et l’ont vidée de ses Juifs. Leurs crimes et leur parcours de salauds au service de la SS ont été mille fois racontés notamment dans « Les Bienveillantes », livre qui m’a laissé un souvenir encore plus dérangeant…

Koja -diminutif de Konstantin- a une âme d’artiste, et une personnalité écrasée par celle de son frère Hub, qui porte le mal en lui. Hub, devint un collaborateur zélé d’Himmler.  

Koja est, quant à lui, ce bouchon suivant la vie au fil des courants qu’elle lui offre et trouvant tous les moyens pour être toujours du bon côté du manche.

Il est capable de trahir sans état d’âme, de trahir ceux qui l’on fait grandir, comme les principes pour lesquels il s’est engagé.

Ce qui en fait, à mes yeux, un salaud d’un autre genre que Hub qui lui, sans frémir,  droit dans ses bottes, tuait arme en main, des bébés juifs dans les fosses communes d’Europe de l’Est.

Et puis, il y a Ev, leur sœur adoptive…Sœur ? pas seulement!

Et Koja, profitera de cette capacité d’adaptation pour servir tous les maîtres de l’Allemagne, passant de l’un à l’autre, depuis les russes communistes,en passant par la CIA puis le Mossad.Un traître ?

Oui, mais..il fut grandement aidé par les différents textes législatifs votés par les gouvernements d’Allemagne dès la fin de la guerre, textes qui permirent à certains nazis de retrouver une virginité et d’accéder aux hautes sphères de l’État Allemand…

Les pires ignominies ne nous pas épargnées. Il y a salauds et salauds…Roman ?

Non, les plus anciens se souviendront de Franz Josef Strauss….Les plus jeunes se renseigneront sur cet homme politique.

Avec réalisme et une certaine dose d’humour parfois, Chris Kraus nous offre un roman dérangeant, malgré de nombreux personnages secondaires et des intrigues qui perdent un peu le lecteur parfois.

Nombreux furent, sous toutes les époques, les caméléons, oubliant morale et droiture, capables de trahir des idées et des engagements pour un poste de pouvoir.

Sans aucun état d’âme.

Éditeur : Belfond – 2019 – 887 pages – Traduction par Rose Labourie – 2019 – 887 pages


Lien vers la présentation de Chris Kraus


Quelques lignes

  • « De mon côté, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je devins un bon nazi. Je ne m’en rendis même pas compte. Nombre d’entre nous en firent autant, presque à leur insu, car devenir un bon nazi était comme devenir un bon chrétien. Les bons nazis étaient une évidence. Il n’y en avait pas d’autres, et les choses se faisaient d’elles-mêmes. » (P. 79)
  • « Nous étions contraints à une double vie : en apparence, nous étions des adolescents attardés, des fonctionnaires nazis au rayon d’action limité. Mais en sous-main, nous étions des rouages de cette force cachée qui transformait le monde. Nous étions dans le secret. Et ceux qui ne l’étaient pas ne devaient rien savoir. Dès le trajet de retour de Berlin à Riga, je compris que l’attrait sportif du rôle d’espion consistait à le cacher, y compris face à l’entourage le plus proche et le plus intime. Tous les stades de la dissimulation s’étendaient sous nos yeux, et nous y pénétrions de plus en plus profondément. » (P. 100)
  • « L’homme le plus honnête que je connaisse. Fonde des services de renseignement. Manipule son frère. Trahit son supérieur, ami et confident. Baise la fiancée de ce dernier, qui se trouve être sa propre sœur. Et accepte que son supérieur, ami et confident la prenne tout de même pour femme. Un mariage qui, en toute logique, devrait être célébré par lui, ce brave ecclésiastique, demandant la bénédiction de Dieu pour conclure cette union. » (P. 105)
  • « La vérité était toujours ma priorité absolue, mais elle entrait en contradiction avec mon autre priorité absolue : l’instinct de conservation. » (P. 414) 

Une réflexion sur “« La fabrique des salauds » – Chris Kraus

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