« Journal d’une invasion » – Andreï Kourkov

« Les ukrainiens sont prêts à mourir pour l’Ukraine. Ils le font tous les jours. Mais l’Ukraine va survivre, se reconstruire et aller de l’avant, toit en gardant cette guerre en mémoire pour des siècles et des siècles. » (P. 101)

Impossible d’ignorer cette guerre à quelques heures de vol de nous. Elle fait partie de notre actualité, mais aussi pour certains, dont je suis de nos angoisses. Comment admettre qu’un grand peuple, comme le peuple russe puisse, imposer sa loi à un État qui ne demande que son autonomie, que sa liberté…Impossible de l’ignorer, car tous les jours ou presque l’un ou l’autre des journaux télévisés nous en parle, quelques minutes, quelques images, et on passe à un autre sujet, moins angoissant…

L’indignation du téléspectateur, indignation de quelques instants, est vite balayée par le sujet suivant, plus léger, moins angoissant. 

J’avais besoin d’un regard moins journalistique, un vrai regard, d’un regard qui va au fond des choses, d’un regard d’indignation, d’un regard concerné….et d’une parole courageuse.

Après quelques instants de recherche sur le site de la médiathèque, j’avais trouvé mon bonheur…Une chance ? Non ! plutôt presque une indignation qui m’a personnellement dérangé : pourquoi donc tous les livres de cet auteur étaient-ils disponibles ? Je m’attendais à patienter plusieurs jours…. 

En effet, qui mieux qu’un auteur peut partager un point de vue, une analyse, un regard critique et courageux; une indignation ou un parti-pris de soutien? Surtout quand c’est un auteur du cru…un auteur qui voit les bombes russes tomber sur son pays et ses compatriotes mourir!

Andreï Iouriévitch Kourkov est un écrivain ukrainien de langue russe…Double chance, double culture. Je l’avais approché avec « Le Pingouin »….que je n’ai toujours pas commenté, c’était il y a bien longtemps, alors que je n’avais pas encore pris cette habitude de prise de notes et de partage. Un titre à relire donc !

Non, « Journal d’une invasion » n’est pas un roman, mais un journal, depuis décembre 2021 à  Juillet 2022, une longue suite d’indignations, d’une exaction russe à l’autre, d’une anecdote à l’autre, d’un bombardement à l’autre.

Mais surtout c’est également un Journal de la volonté d’un peuple qui ne souhaite que son indépendance, journal déjà ancien d’un pays!

Un journal allant en profondeur, dans le passé des relations entre ces deux peuples notamment leurs relations avec l’Allemagne Nazie, dans l’âme russe et dans l’âme ukrainienne, un journal bien éloigné donc des quelques minutes d’information – mais est-ce encore de l’Information – données chaque jour par nos chaines télé….quelques images couvrant les exactions du jour, et hop ! on passe à la suite de l’actualité.

Ce journal parvient à nous faire partager cette angoisse quotidienne de la population, de ses compatriotes. 

« Pendant que les soldats se battent les armes à la main à l’est et au sud du pays, les écrivains se battent sur le front de l’information, contre les fake-news et les récits mensongers avec lesquels la Russie tente de justifier son agression auprès du reste de la planète. » (P. 184)

Ces textes, anecdotes ou analyses, au jour le jour, écrits pour tenter de comprendre ce conflit, son histoire, pour tenter de comprendre, ce qui se passe dans la tête de ces dirigeants russes…Tsars de notre époque!

« Hélas, il reste pour l’heure impossible de baisser le rideau sur le drame bien réel de cette guerre. Son metteur en scène, Poutine; veut faire couler autant de sang ukrainien que possible. Il ne reste plus aux ukrainiens que des chois individuels, si l’on peut appeler cela des choix : aller à la guerre ou tenter d’échapper à la mobilisation, se mettre à l’abri  quand les sirènes antiaériennes retentissent ou bien les ignorer. Mais les morts de Krementchok ou de centaines d’autres villes et villages, eux, n’ont plus aucun choix à faire. » (P. 232-3)

« Les Editions Noir sur Blanc » – Traduction par Johann Bihr – 2023 – 244 pages


Présentation d’Andreï Kourkov


Quelques lignes

  • « Certains hommes et femmes politiques adorent commander de nouvelles éditions revues et corrigées de l’histoire, pour qu’elles correspondent mieux à leur idéologie et à leur discours. » (P. 52)
  • « C’est en vendant son pétrole et son gaz à l’Europe que la Russie gagne l’argent nécessaire pour faire la guerre. Ses réserves budgétaires sont immenses, et seules des sanctions stoppant l’afflux d’argent frais vers la Russie pourraient lui faire passer l’envie d’avancer davantage en territoire ukrainien. » (P. 75)
  • « Jusqu’où porte l’ombre du passé? Comment fonctionne la mémoire ? il y a mille façons de répondre à ces questions, mais on ne peut être sûr que l’une de ces hypothèses soit juste à 100%. De facto, c’est à notre mémoire, elle même que nous demandons comment elle fonctionne. Or, même lorsqu’elle se fait notre interlocutrice, elle est capable de nous embrouiller à loisir, sans le vouloir. » (P. 87)
  • « Dans le théâtre de notre mémoire, nous pouvons si bien idéaliser le passé que la nostalgie ne tarde pas à s’installer, même pour des moments que nous n’aurions pas souhaités à notre pire ennemi. » (P. 87)
  • « Les ukrainiens sont prêts à mourir pour l’Ukraine. Ils le font tous les jours. Mais l’Ukraine va survivre, se reconstruire et aller de l’avant, tout en gardant cette guerre en mémoire pour des siècles et des siècles. « (P. 101)
  • « Ou bien l’Ukraine sera libre, indépendante et européenne, ou bien elle cessera tout simplement d’exister. On n’en parlera plus que dans les livres d’histoire européenne, en taisant pudiquement le fait que sa destruction n’aura été possible qu’avec le consentement tacite de l’Europe et de tout le monde civilisé » (P. 117)
  • « En réalité, il ne pourra plus y avoir de vie normale pour ma génération. La guerre laisse toujours dans le cœur une blessure profonde. Elle fait à jamais partie de la vie, même quand les armes se sont tues. […] C’est comme de savoir que l’on vit avec une tumeur qui ne peut être retirée. On ne peut jamais vraiment fuir la guerre : elle se transforme en maladie chronique, incurable. » (P. 142) 

  • « Poutine détruit l’Ukraine « pour sauver les Russes et les russophones menacés par le nationalistes ukrainiens. »  (P. 145)

  •  » Le fait que des millions de gens soient jetés sur les routes a quelque chose de moyenâgeux. Comme quand les hordes tataro-mongoles de Gengis Khan attaquaient le territoire de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine ; Déjà, il fallait tout laisser tomber pour fuir aussi loin que possible vers l’Ouest. C’est toujours la même histoire, fuit l’Est et trouver refuge à l’Ouest. Cette fois c’est au tour des hordes russes de pousser les ukrainiens dans cette direction.  » (P. 163)
  • « Avant que la guerre n’éclate, j’avais commencé à travailler sur un roman au sujet des évènements du printemps 1919 à Kyiv, pendant la guerre civile déclenchée par la révolution de 1917. Mais l’invasion m’a fait tirer un trait sur ces projets. J’ai passé les premiers jours à évacuer ma famille de la capitale. Comme des centaines de mes collègues, nous sommes désormais réfugiés. Dès que nous avons été en sécurité dans l’Ouest de l’Ukraine et que j’ai eu un coin de table où travailler, j’ai rallumé mon ordinateur, mais je n’avais plus la tête à la fiction. » (P. 184)

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