« L’Occident est imparfait et à parfaire, il n’est pas à détruire » – Kamel Daoud

« Faut-il détruire l’Occident ? Le mettre à feu et à sang pour mieux le reconstruire ou mieux le piétiner dans ses ruines ? Cette géographie, qui participe autant de l’histoire que des imaginaires, partage les avis et divise les ardeurs des anti-tout qui y habitent. Entre ceux qui y craignent la fin du monde et ceux qui la veulent, ceux qui la fabriquent et ceux qui la redoutent. Collapsologues, écologistes messianiques, antiracistes radicaux, populistes, tiers-mondistes nostalgiques et populistes du victimaire, ardents de la « souche » et racialistes inversés : ils sont foule et la foule fait désormais effet d’armées.

On aura beau le nier et le relativiser, il y a déjà un instinct de mort dans les airs de la révolution totale imaginée par chacun. L’Occident étant coupable par définition selon certains, on se retrouve non dans la revendication du changement mais, peu à peu, dans celle de la destruction, la restauration d’une barbarie de revanche.

Un espace de liberté

Les raisons ? Elles sont diverses. La colère longtemps tue, la culpabilité chez les élites occidentales « de souche », la fin d’un sursis obscur donné aux démocraties traditionnelles, les populismes rageurs et les réseaux sociaux. Il ne faut jamais oublier qu’Internet a réveillé les foules comme le firent les imprimeries il y a des siècles, ou les papyrus il y a si longtemps. On ne change pas de moyens d’impression et de diffusion sans changer la manière de faire les révolutions ou de réveiller les foules. Les armuriers viennent après les écrans, pas avant, rappelons-le.

De fait, il y a comme une convergence des luttes pour la meilleure fin d’un monde : victimaires, antiracistes, mais aussi masochistes intellectuels et sceptiques professionnels, suprémacistes et défaitistes esthètes. Le vœu de changer l’Occident se retrouve contaminé, profondément, par celui de le voir mourir dans la souffrance. Et, dans l’élan, on gomme cette conséquence suicidaire que par sa mort on se tuera soi-même, on tuera le rêve d’y vivre ou d’y aller par chaloupes ou par avions, on tue le seul espace où il est justement possible de crier sa colère.

D’ailleurs, le fait même de défendre l’Occident comme espace de liberté, certes incomplète et imparfaite, est jugé blasphématoire dans cette nouvelle lutte des classes et des races. Il est interdit de dire que l’Occident est aussi le lieu vers où l’on fuit quand on veut échapper à l’injustice de son pays d’origine, à la dictature, à la guerre, à la faim, ou simplement à l’ennui. Il est de bon ton de dire que l’Occident est coupable de tout pour mieux définir sa propre innocence absolue. L’Occident sera alors crucifié pour notre salut à tous en quelque sorte, confondu, dans le même corps blanc, dans une trinité horizontale, avec les deux autres voleurs à la gauche et à la droite de ce Christ géant.

Erreurs et illusions coûteuses. L’Occident est à la fois coupable et innocent. Or, tuer un coupable ne brise pas la chaîne de la douleur. Elle fait échanger les robes des victimes et des bourreaux. On le sait tous, et c’est une banalité utile à remémorer.Il est urgent de rappeler que sur les colères d’aujourd’hui se greffent trop de radicalités pour qu’on puisse éviter la violence si on continue dans le même aveuglement. Brûler l’Occident, ce rêve si facile qu’Internet et ces militants agitateurs des réseaux commercialisent en guise de « néopureté » et de légitimité, est une erreur qui aura de lourdes conséquences. On se retrouvera, dans quelques décennies, à vivre dans ces champs nus, à construire la barbarie qu’on a cru dénoncer.

Ne pas confondre antiracisme et vandalisme.

Ces procès anti-Occident à la soviétique, si faciles et si confortables, à peine coûteux quand on ne vit pas dans la dictature qu’on a fuie, menés par les intellectuels du sud en exil confortable en Occident ou par des fourvoyés locaux sont une impasse, une parade ou une lâcheté. Ils n’ont ni courage, ni sincérité, ni utilité. Il n’est même plus besoin de relire les insanités d’un journaliste qui a fui son pays du Maghreb il y a vingt ans, se contentant de dénoncer la dictature « locale » sans y mettre les pieds, tout en passant son temps à fustiger les démocraties qui l’ont accueilli. La règle de ce confort est qu’il est plus facile de déboulonner la statue d’un tyran, au nord, sous les smartphones, que de déboulonner un vrai tyran vivant au « sud ». Et il n’est pas même utile de répondre à ceux qui, lorsque vous tenez ces propos pourtant réalistes, vous accusent de servilité intellectuelle.

Monstrueux quand il a faim, selon l’expression d’un internaute, injuste et au passé vandale, beau, fascinant dans la nuit du monde, nimbé dans le rêve et le fantasme pour le migrant, vertueux par une démocratie inachevée, hypocrite à cause de sa prédation des ressources, son passé colonial tueur, inconscient et heureux, l’Occident est ce qu’il est : imparfait et à parfaire. Il n’est pas à détruire. Ceux qui en rêvent sont ceux qui n’ont pas su avoir de rêve meilleur que la barbarie de revanche, pas su dépasser des rancunes intimes.

C’est, à mon avis, ce qu’il faut rappeler pour éviter aux colères justes des assouvissements faciles et détestables. L’antiracisme est un combat juste. Il ne doit pas devenir un acte de vandalisme intellectuel ou de désordre dans ce monde si fragile. Son but est un avenir meilleur, pas un passé aveuglant. Pour tous. Telle est ma conviction. »

(Le Monde – 22 juin 2020)

Leila Slimani

« Je n’ai qu’une chose à dire aux barbares, aux terroristes, aux intégristes de tout poil : je vous hais. Nous nous devons d’être entiers, d’avoir du panache. D’être vraiment français. Nous devons le dire à nos prétendus alliés saoudiens, qataris, et à tous les pays musulmans où chaque jour gagnent du terrain les conservateurs, les arriérés, les misogynes. Le dire à ceux qui achètent nos armes, dorment dans le confort de nos palaces et sont reçus sur le perron de nos institutions. Comment expliquer à nos enfants que nous combattons les barbares alors que nous nous allions à des gens qui crucifient des opposants et lapident des femmes ? Comment leur expliquer que nous sommes tués pour nos valeurs de liberté, de féminisme, de tolérance, d’amour de la vie humaine quand nous-mêmes nous nous révélons incapables de défendre ces valeurs ? » (Le diable est dans les détails – Leila Slimani)

Leila Slimani

« Parce qu’elle est un immense espace de liberté, où l’on peut tout dire, où l’on peut côtoyer le mal, raconter l’horreur, s’affranchir des règles de la morale et de la bienséance, la littérature est plus que jamais nécessaire. Elle ramène de la complexité et de l’ambiguïté dans un monde qui les rejette. Elle peut ausculter, sans fard et sans complaisance, ce que nos sociétés produisent de plus laid, de plus dangereux et de plus infâme. Elle demande du temps dans un monde où tout est rapide, où l’image et l’émotion l’emportent sur l’analyse. Mais pour jouer pleinement son rôle, elle doit être à la hauteur d’elle-même et de ces idéaux. « La littérature est l’essentiel ou n’est rien. Cette conception ne commande pas l’absence de morale, elle exige une “hypermorale” », écrivait Georges Bataille. » (Le diable est dans les détails – Leila Slimani)

« Un écrivain a-t-il à se montrer « responsable » face à la situation géopolitique d’un pays, face aux événements ? Doit-il s’autocensurer s’il sait que son propos risque d’embraser une société déjà à vif ? Je ne le crois pas. » (Le diable est dans les détails – Leila Slimani)

« Si les romans ne changent pas le monde, ils modifient substantiellement la vision que l’on en a. Ils la questionnent, l’affinent, ils interrogent ce que l’homme sait du fait d’être. » (Le diable est dans les détails – Leila Slimani)

« Tous les dictateurs arabes le savent bien : en éduquant les hommes, on prend le risque qu’ils vous renversent. Et qu’ils défilent un jour, un stylo à la main. » (Le diable est dans les détails – Leila Slimani)

Texte écrit par Fred Vargas et lu par Charlotte Gainsbourg à l’inauguration de la COP24, en décembre 2018

« Nous y voilà, nous y sommes.

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal.

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Frederick Douglass

« Dans l’état de Virginie, il y a 72 crimes qui sont punissables de la peine de mort quand ils sont commis par un Noir, même s’il ignore complètement cette législation. Seulement deux de ces crimes valent le même châtiment à un homme blanc. Pourquoi cela, si ce n’est parce qu’on sait fort bien que l’esclave est un être moral intelligent et responsable. » (Mémoires d’un esclave – P. 156)


« Que signifie donc pour un esclave votre 4 juillet? Voici ma réponse. C’est un jour qui, plus que n’importe quel autre jour de l’année, lui révèle la cruauté et l’écœurante injustice dont il est sans cesse la victime. Pour lui, votre fête est une imposture ; la liberté que vous vantez, un sacrilège ; la grandeur de votre nation, une misérable fanfaronnade ; vos cris de joie lui semblent vides et sans cœur ; vos dénonciations des tyrans, d’un inconcevable culot ; vos appels à la liberté et à l’égalité sont pour lui une vaine caricature ; à ses yeux, vos prières, vos hymnes, vos sermons, vos actions de grâce et tout votre solennel étalage de religion ne sont que de la boursouflure, du cynisme, de la fraude, du mensonge et de l’hypocrisie -un mince voile jeté sur des crimes dont rougirait une nation de sauvages. » (Mémoires d’un esclave – P. 159)  

La liberté de la presse (Vassili Grossman)

« ….vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un beau matin d’après-guerre, vous ouvrez votre journal et, au lieu d’y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline, un article sur les vaillants ouvriers métallurgistes qui ont dédié leur travail aux élections du Soviet suprême, un autre article sur les travailleurs américains qui, à la veille du nouvel an, sont plongés dans le désespoir par le chômage grandissant et la misère, vous trouvez… Devinez quoi ! Des informations ! Vous arrivez à imaginer cela ? Un journal qui vous donne des informations !

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Robert Louis Stevenson

« Tout livre est, dans sa signification secrète, une lettre ouverte aux amis de l’auteur. Eux seuls en pénètrent l’esprit ; ils découvrent des messages particuliers, des assurances d’affection et des témoignages de gratitude insérés à leur intention à toutes les pages. Le public n’est qu’un patron généreux qui acquitte les frais de poste. (« Voyage avec un âne dans les Cévennes » – P.37)

Dezsö Kosztolányi

  • « L’écrivain est le plus infidèle des amants. Ce qu’un jour il touche, il l’abandonne à tout jamais, après l’avoir abîmé, brûlé, rendu inutilisable pour la vie. Aussi l’oublie-t-il pour toujours. Rien ne l’ennuie davantage que ce qu’il a déjà vécu. Crée-t-il quelque chose qu’il le tue par là même aussitôt. De ce fait il ressemble au menuisier qui abat un arbre vivant, le débite, en fait des planches dont il fabrique des meubles. » (Texte : Quelqu’un – Cinéma muet avec battements de cœur – P. 81)
  • « Ce n’est pas le respect des mots que j’enseignerais en premier à mes élèves. Les mots, de toute façon, on n’en manquera jamais. Je leur enseignerais à mépriser les mots faux et vides, ainsi seulement ils pourraient, plus tard, apprécier les mots pleins et vrais. » (Texte : Deux ou trois choses à propos de l’écriture – Cinéma muet avec battements de cœur – P. 84)

 

Sara Collins

  • « Les livres étaient mes compagnons […] Et je suis heureuse d’avoir pu apprendre, quelle que soit la raison pour laquelle c’est arrivé. Cela m’a permis de voir qu’une vie n’est pas figée, qu’elle peut être pleine d’aventures. Parfois, je m’imaginais que j’étais une dame comme dans les romans et les histoires d’amour. » (Les Confessions de Frannie Langton – P. 144-5)
  • « …à mon avis, la lecture sert plutôt à se dégager du monde. A s’en échapper. Tout peut prendre forme dans un livre, même si le monde est uniforme. » (Les Confessions de Frannie Langton – P. 145)
  • « J’ai aimé deux choses : les livres que j’ai lus, et les personnes qui les ont écrits. Car, malgré le cas qu’on en fait, la vie n’a pas de sens, mais les romans nous permettent de croire que, en fait, elle est quelque chose. » (Les Confessions de Frannie Langton – P. 392)