« Un pays pour mourir »- Abdellah Taïa

Un pays pour mourirIls ont fui ou veulent fuir leur pays pour des raisons différentes. Ils ont des points communs, leur fragilité et leur ouverture aux autres.. leur désir d’amour ou d’amitié, l’espoir d’une vie meilleure, et leurs désillusions…Zahira, prostituée depuis longtemps, émigrée en France, femme au grand cœur n’a plus beaucoup de charmes pour vivre. En fin de carrière, elle est le personnage central de ce roman, le personnage qui se souvient de la mort de son père relégué par sa mère au premier étage, père que ses enfants ne pouvaient approcher …leur mère l’avait interdit…Elle a maintenant besoin de lui parler, d’être pardonnée…
Aziz, jeune algérien habillé en fille dès son enfance par ses sœurs, fera de Zahira sa confidente, il attend l’opération qui fera de lui Zanouba « Sans cette chose inutile entre les jambes qui me bousille la vie depuis toujours »…Il quittera ainsi le « territoire maudit des hommes« , mais sera-t-il plus heureux après?

Et puis il y a Allal premier amour de Zahira. Resté au Maroc il cherche, à tout prix à la retrouver, pour assouvir une rancœur tenace.. »Elle doit mourir Zahira. C’est son destin, c’est comme ça« 

Et d’autres histoires encore qui parfois se recoupent

Ce ne sont pas des vies de héros, mais celles de personnages simples, fragiles qui ont fui leur pays, la pauvreté qui s’offrait à eux, pour trouver une autre pauvreté, une vie précaire, l’exclusion d’un monde qu’ils idéalisaient, un monde cruel et égoïste, peu enclin à aider les plus faibles. Des vies brisées, qu’on essaye de raccommoder…mais il y aura toujours des trous

Une écriture violente parfois, impudique souvent, alternant avec une sensibilité à fleur de peau. Des phrases courtes et percutantes, des pages magnifiques et d’autres bouleversantes mais à la fin une impression de malaise indéfinissable…un malaise que l’auteur cherche à nous faire partager

Un jeune auteur que je ne connaissais pas, dont je souhaite poursuivre la découverte



Plus sur Abdellah Taïa


Extraits

  • « La guerre s’est terminée…La France m’a jeté elle aussi »…Elle m’a renvoyé au Maroc et elle m’a oublié
    Tu n’as jamais reçu d’indemnités ?
    Non
    C’était de la faute de François Mitterand ?
    Peut être » (P. 30)
  • « Un petit tabouret. Une corde. Le noir. La fin de la nuit, juste avant la voix du muezzin qui, seule appelle à la première prière. Je vois tout cela. Ce que tu as fais, papa. Je ne t’en veux pas. N’aie pas peur. Le tabouret est tombé. J’entends encore le son de cette petite chute. Un son sec, rapide, net, sans écho. » (P. 31)
  • « Je la coupe. Tu m’entend, Zahira? Je n’en veux plus Quel soulagement ! Quel pied ! Quitter enfin ce ce territoire maudit des hommes! Sortir. Partir. Changer. Me révéler enfin. Qu’ils le veuillent ou pas. Je serai autre. Moi-même. JE LA COUPE. Sans bite, sans verge, sans zob, sans excroissance. Sans sperme, sans couilles. Sans cette chose inutile entre les jambes qui me bousille la vie depuis toujours. » (P. 34)
  • « C’est devenu ma spécialité. Les hommes arabes ou musulmans de Paris. La plupart sans papiers. La plupart usés par cette ville qui les maltraite sans remords et par des patrons français blancs qui les exploitent au noir sans éprouver aucune culpabilité » (P. 61)
  • « Être barmaid ne suffisait pas à Naïma pour tout payer : le loyer, le téléphone, les factures, les impôts, les études de ses neveux et nièces au Maroc, son sorcier africain qui lui organisait régulièrement des séances pour un petit peu amadouer des djinns qui l’habitaient. Il lui fallait plus d’argent pour satisfaire tout ce monde qui dépendait d’elle, qui n’aurait pu survivre sans son aide » (P. 69)
  • « Barmaid le soir et une partie de la nuit. Femme de ménage dans un hôtel du XVe arrondissement, du côté du métro Convention. C’est comme ça qu’elle s’en sortait, plus ou moins » (P. 69)
  • « Je devrais me sentir femme. Être heureuse. Joyeuse. Faire une fête. Être légère comme avant. Comme dans mes rêves d’avant.
    C’est l’inverse qui m’arrive.
    Je pleure jour et nuit. Nuit et jour.
    En bas entre les jambes, ce qui était lourd, gênant, est parti.
    On l’a coupé. En moi, à la place, il y a une ouverture. Mais je en sens rien. Rien il y a de l’air qui entre. Passe. Je devrais frissonner. Vibrer. Mais non. Rien. Je n’entends rien en bas » (P. 79)
  • « Il vient de loin, ce garçon, de très loin. Il erre depuis longtemps. Il va. Il se déplace en permanence. Il n’a plus de centre. Il ne sait plus où trouver de l’énergie pour continuer à vivre. » (P. 99)
  • « Je connais les parisiens. Et je connais les arabes à Paris. Ils sont rarement dans l’élan solidaire. Chacun pour soi. Chacun dans sa bulle. Sa cellule. Surtout dans les rues. Le métro. Les bus. ( P. 100)
  • « Je ne suis qu’un esclave, n’est-ce pas? Un nègre. Un azzi bambala. Le coloré. Le touargui. Un invisible. Un moins qu’un homme. Éternel serviteur. Éternel rejeté. Je n’avais pas de famille. Je croyais être de la vôtre. De la tienne. Plus ou moins. Mais bien sûr il y a des limites à ne pas franchir. Même parmi les plus pauvres des pauvres, il y a aussi des lignes rouges. » (P. 132)
  • « Le couteau est pour t’égorger. La menthe pour te donner un avant goût de l’autre vie. Le Paradis? Un bouquet dans la main droite. L’autre dans la main gauche. Les verres, un pour recueillir un peu de ton sang, l’autre pour le briser contre ton front. Les grenades tu sais pourquoi. Symbole d’amour pour tout un peuple, les Arabes dont je ne fais pas partie. Après avoir accompli le sacrifice je les mangerai toutes les deux. A côté de toi morte. Je prendrai tout mon temps pour les égrener. Les dévorer. Et puis boire un peu de ton sang. Accomplir le deuxième sacrifice. Te rejoindre dans le voyage. Dans une autre terre, un autre ciel. D’autres couleurs. » (P. 136)

Une réflexion sur “« Un pays pour mourir »- Abdellah Taïa

  1. Ouf, les passages publiés me laissent un goût bizarre….
    D’amertume, de peine , de colère ,de manque….. Et une énorme envie de lire ce livre, non pas le livre mais ces vies….
    Magnifiques toutes….
    Merci

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