« Le roi des Aulnes » – Michel Tournier

Le roi des aulnesUn auteur discret qui disparaît…rappelé à la mémoire de chacun par les librairies, les médiathèques qui mirent en avant ses ouvrages…Il n’en fallait pas plus pour que je lise « Le Roi des Aulnes » . Quel plaisir de redécouvrir cet auteur dont j’avais lu il y a bien longtemps « Vendredi ou les limbes du Pacifique »….
Abel Tiffauges tient son journal « Écrits sinistres d’Abel Tiffauges » dont les premières pages remontent au début de l’année 1938. Dès le début, il prévient son lecteur « Tu es un ogre me disait parfois Rachel. Un Ogre? C’est à dire un monstre féerique émergeant de la nuit des temps.. »

L’enfance d’un gamin passif, peu rieur, dont nous ne connaîtrons pas grand chose de ses parents, une enfance avec un seul ami, le fils du concierge du collège. Un gamin dominé par un autre plus grand qui le brutalise …il se soumet à cette domination, un gamin qui très tôt regarde ses copains, aime leur contact quand il leur fait des tatouages…..un gamin souvent puni à l’école, qui grandit sans amourette, sans contact féminin jusqu’au jour où….Et alors il devient un ennemi de la société, contraint de s’engager dans l’armée.
Un engagement peu glorieux, dans les transmissions…. Il n’a pas le physique du héros, du vainqueur, du soldat : il a une tout petit sexe. Un soldat qui ne connaîtra pas les armes et les combats, fait prisonnier par l’armée allemande et transporté en Allemagne… C’est le début d’une nouvelle vie d’adulte de 5 ans, depuis 1939 jusqu’à la défaite des nazis vaincus par l’armée russe.
Abel Tiffauges va dès lors vouer une admiration croissante pour ce pays l’Allemagne, et pour ses hommes, ses soldats, sa culture ancienne et nazie…notamment pour Goethe,dont il admire son géant Le roi des Aulnes…Un parcours au cours duquel il semble vouloir se venger de la vie, de son passé.
Une roman avec trois approches principales qui se croiseront, se chevaucheront, et qui m’ont souvent étourdi
Une approche de premier degré qui fera voyager son lecteur dans une époque, dans la vie qui aurait pu être banale d’un homme devenu soldat puis prisonnier de guerre….
Une deuxième approche de ce roman peut être faite. Un ouvrage écrit par un érudit, faisant souvent référence à l’histoire, la petite et la grande Histoire, de cette période…Faisant également référence à la mythologie, à la littérature allemande… Nous avons tous lu plus ou moins, des ouvrages sur cette deuxième guerre mondiale, des livres fourmillant d’anecdotes plus ou moins vraies…Michel Tournier m’a permis de découvrir des faits, des situations historiques, que j’ignorais totalement, sur le nazisme, des faits dont il nous donne l’origine dans les annexes….mais aussi des faits ou des cultures plus anodins et comme par exemple la colombophilie, les chevaux…Quel travail de recherche!
Un roman qui a aussi une très forte approche psychologique, psychanalytique du personnage, de cet ogre, par la taille et l’esprit, fasciné par les corps nus des enfants, un personnage troublant lorsqu’il se roule dans une mer de cheveux d’enfants. Un homme qui s’épanouit au contact des enfants, jusqu’à sa mort….une mort de Roi des Aulnes. Une sexualité non assouvie, jamais exercée, un désir tourné vers l’enfant, que Michel Tourner nommera « la phorie », mot qui donnera souvent naissance dans le roman à l’adjectif « phorique »…Des mots dont nous ne trouverons le sens que dans des analyses psychanalytiques du roman…Ces mots de l’auteur décrivant cette phorie, m’ont troublé….On a envie de haïr le personnage, mais de le plaindre aussi.
« Le roi des Aulnes » est passionnant, je regrette de ne pas l’avoir découvert plus tôt…les hasards de la vie, les contraintes d’emploi du temps professionnelles m’en ont empêché…J’espère avoir le temps de le relire, afin d’en découvrir encore plus sur la personnalité d’Abel Tiffauges…Michel Tournier nous dit dans « Allemagne un conte d’hiver de Henri Heine » : Pauvres fous qui cherchez dans mes bagages, c’est dans ma tête qu’il faut fouiller ! C’est là dans ma tête que se trouvent mes vrais bijoux, ma dentelle, mes livres subversifs et mes idées révolutionnaires !
C’est sans aucun doute cette lecture, cette approche que nous devons avoir du « Roi des Aulnes »… : chercher dans la tête d’Abel Tiffauges

Ne vous privez pas de ce plaisir!


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Extraits
  • ‌ »Le monstre est ce que l’on montre du doigt dans les fêtes foraines. Et donc plus un être est monstrueux, plus il doit être exhibé. [ ] Pour ne pas être un monstre, il faut être semblable à ses semblables, être conforme à l’espèce, ou encore être à l’image de ses parents. Ou alors avoir une progéniture qui fait de vous dès lors le premier chaînon d’une espèce nouvelle. » (P. 12)
  • « ..la plupart des enfants de moins de sept ans – l’âge de raison – nous invitent spontanément à leur tendre la main gauche. Ils savent dans leur innocence que la main droite est souillée par les contacts les plus dégoûtants, qu’elle se glisse journellement dans la main des assassins, des prêtres, des flics, des hommes de pouvoir comme une putain dans le lit des riches, alors que la sinistre, l’obscure, l’effacée, demeure dans l’ombre, comme une vestale, réservée aux seules étreintes sororales. Ne pas oublier la leçon. Toujours tendre désormais la main gauche aux enfants de moins de sept ans » (P. 38)
  • « En vérité, notre société a la justice qu’elle mérite. Celle qui correspond au culte des assassins qui fleurit à la lettre à chaque coin de rue, sur les plaques bleues où sont proposés à l’administration publique les nom des hommes de guerre les plus illustres, c’est à dire des tueurs professionnels les plus sanguinaires de notre histoire. » (P. 57)
  • « La question que je me pose est celle-ci : quid de la phorie avec une petite fille ? Mon éducation exclusivement garçonnière à Saint-Christophe fait de l’enfant femelle pour moi une terra incognita que je brûle d’explorer » (P. 111)
  • « Les enfants qui m’entourent ne comprennent rien à la lumière qui transverbère mon visage » (P. 118)
  • « Tiffauges débordait d’une joie d’autant plus brûlante qu’il avait la certitude de ne jamais revenir en France » (P. 168)
  • « Pourtant on lui faisait grief de l’ardeur qu’il apportait au travail. Il défonçait le sol et creusait jusqu’à l’eau avec une vigueur que n’expliquait pas seulement sa force physique. Comment aurait-il pu faire comprendre à ses camarades qu’il attendait quelque chose de ce pays – un signe, un présage, il ne savait au juste – et qu’à fouiller la terre il lui semblait hâter la délivrance d’un message à lui-seul destiné » (P. 179)
  • « Mais pour Tiffauges dont le ciel clouté d’allégories et d’hiéroglyphes retentissait sans cesse de voix indistinctes et de cris énigmatiques, l’Allemagne se dévoilait comme une terre promise, comme le pays des essences pures » (P. 192)
  • « Le dernière image que Tiffauges emporta de cett journée du celle d’un immense tapis de fourrure fauve et blanc, formé par les corps juxtaposés des douze cent lièvres du tableau de chasse. Seul  au milieu de ce tendre cimetière, Goering, couronné roi de la chasse avec deux cents lièvres à son actif, prenait la pose devant son photographe officiel, le ventre bombé, le bâton de maréchal levé dans la main droite. Le lendemain matin, toute la presse allemande, encadrée de noir, annonçait la capitulation à Stalingrad du maréchal von Paulus avec vingt quatre généraux et les cent mille survivants de la IVe armée » (P. 243)
  • « Ces petits êtres sont là pour me rappeler que si les barbares asiatiques ont su par voie de sélection et de croisement produire le poisson d’or, il nous incombe de fabriquer l’homme sans égal qui dominera le monde, homo Aureus, et tout ce que vous me verrez faire ici reviendra toujours finalement à chercher dans les enfants qu’on m’amène la paillette d’or qui justifie l’acte sélectif et reproductif » (P. 265)
  • « La cohérence de son évolution, et, surtout le bond en avant qu’il avait accompli en passant des cerfs et des chevaux aux enfants lui prouvaient assez qu’il marchait dans la voie de sa vocation. Restait à être plus fort que la circonstance et à trouver le moyen de s’approprier le domaine de Blättchen pour le gauchir à sa maniere, de même qu’il avait su tirer de Rominten des fruits imprévus et purement tiffaugiens. Car, partageant momentanément les travaux de Blättchen, il était convaincu que le docteur SS n’était qu’une figure éphémère, destinée tôt ou tard à s’effacer pour lui céder la place. » (P. 268)
  • « Ainsi, chaque problème pouvait recevoir deux solutions : la solution longue, lente et lâche, et la solution de l’épée, foudroyante et instantanée » (P. 281)
  • « Au demeurant, l’enfant exige impérieusement des jouets qui sont fusils, épées, canons et chars ou soldats de plomb et panoplies de tueurs. On dira qu’il fait qu’imiter ses aînés, mais je me demande si justement si ce n’est pas l’inverse qui est vrai, car en somme l’adulte fait moins souvent la guerre qu’il ne va à l’atelier ou au bureau. Je me demande si la guerre n’éclate pas dans le seul but de permettre à l’adulte de faire l’enfant, de régresser avec soulagement jusqu’à l’âge des panoplies et des soldats de plomb. Lassé de ses charges de chef de bureau, d’époux et de père de famille, l’adulte mobilisé se démet de toutes ses fonctions et qualités, et, libre et insouciant désormais, il s’amuse avec des camarades de son âge à manœuvrer des canons, des chars et des avions qui ne sont que la copie agrandie des joujoux de son enfance. « (P. 309)

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