« Le liseur » – Bernhard Schlink

Le LiseurFin des années 50, début des années 60…Michaël a 15 ans, très fatigué par une jaunisse, il vomit dans la rue. Une femme l’aide….il décide de la retrouver pour la remercier….c’est le début d’une passion qui marquera toute leur vie ce gamin et l’homme qu’il deviendra..mais également cette femme, Hanna…
Une femme banale, une femme secrète, qui a vingt ans de plus que lui, elle est receveuse dans un tramway, il est lycéen, ils se retrouvent tous les jours, le gamin invente et trouve des excuses pour expliquer ses retards à la maison, des vacances avec elle…Leurs rencontres quotidiennes se déroulent dans un rituel immuable : « Lecture, douche, faire l’amour, et rester encore un moment étendus ensemble, tel était le rituel de rendez-vous »…

Puis cette femme disparaît brutalement de la vie de Michaël, elle déménage sans laisser d’adresse, quitte un travail alors qu’une formation et une promotion lui étaient promises…
Michaël jeune homme la retrouve plusieurs années après …il est étudiant en droit, et à l’occasion de travaux universitaires il suit le procès d’anciennes gardiennes SS de camps de déportation…Elle est sur le banc des accusés..elle le voit dans la salle et se tourne fréquemment son regard vers lui, il ne peut s’empêcher d’assister à toutes les audiences 
L’étudiant  en droit s’interroge : quel  est réellement le degré de responsabilité de cette femme, accusée par ses codétenues, et dont les actes étaient légitimés par un régime, quel est celui des hommes et femmes de la génération de ses parents, de leur silence face aux crimes nazis, pourquoi cette anesthésie…??
Certes Hanna n’est pas une sainte, mais Mickaël est seul à découvrir un détail de la vie d’Hanna qui aurait pu atténuer sa responsabilité ou donner ne autre tournure au procès…il n’en parlera pas, elle ne l’évoquera jamais, elle préférera être condamnée à la détention à perpétuité…à la honte. Devait-il le dévoiler au juge alors qu’Hanna n’en parlait pas, et d’une façon générale doit-on sauver une personne contre son gré et la laisser face à une honte ?
Je ne souhaite pas en dire plus, la quatrième de couverture en dit beaucoup beaucoup trop
Ce roman – autobiographique selon certaines sources – que j’ai lu avec intérêt m’a laissé un goût amer quant à la personnalité du jeune homme et de l’homme Michaël : Obnubilé par cette femme, et n’arrivant pas à construire une autre vie amoureuse, n’a t-il pas été pendant toute sa vie par son silence, par ses absences, par sa trahison, un peu celui par qui le dénouement final arrivera… une forme certaine de lâcheté à mes yeux, lâcheté qui devait également le tarauder, quand il décidera de faire des gestes vers Hanna, de lui dire à sa façon : « Coucou, je suis là, je pense à toi… » Sa façon à lui de se racheter peut-être…
Cette femme est montrée du doigt, mais le jeune homme, l’homme Michaël doit l’être aussi
Un goût amer aussi, parce qu’on ne saura jamais si cette femme a été ce monstre, cette « jument », terrible, crainte par toutes les détenues, ou une femme passive, chargée par ses codétenues…
Là se trouve la force de ce roman et de ce scénario : laisser le lecteur face à des interrogations, face à des questions, face aux personnages et le forcer à s’interroger  » Et vous qu’est-ce que vous auriez fait? ».…la même question que celle qu’Hanna a posé au juge…
Des questions que l’auteur né en 1944 s’est sans doute posé
 

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Extraits pour découvrir
  • « Quand je voulais en apprendre davantage, souvent elle ne se rappelait plus, et elle ne comprenait d’ailleurs pas que je veuille savoir ce qu’étaient devenus ses parents , si elle avait eu des frères et sœurs, comment elle avait vécu à Berlin, et ce qu’elle avait fait dans l’armée. « Tu veux en savoir des choses, garçon ! » (P. 51)  
  • « Je ne pouvais pas en parler avec elle. Parler d’une dispute en entraînait une autre. Une ou deux fois, je lui écrivis de longues lettres. Mais elle ne réagit pas, et quand je l’interrogeai, elle riposta « Tu recommences » » (P. 62)
  • « Alors j’ai commencé à la trahir. Non que j’ai ébruité des secrets ou fait honte à Hanna. Je n’ai rien dit que j’aurais dû taire. J’ai tu ce que j’aurais dû dire. Je ne me suis pas rangé de son côté. Je sais que ce genre de reniement est une variante discrète de la trahison. De l’extérieur, impossible de voir si c’est un reniement ou une preuve de discrétion, une forme d’égard, une manière d’éviter la gêne et les désagréments. Mais celui qui agit de la sorte le sait très bien. Et le reniement sape une relation tout autant que les variantes spectaculaires de la trahison.  » (P. 86)
  • « Nous n’avions pas de vie commune : elle me concédait dans la vie la place qu’elle voulait bien. Je n’avais qu’à m’en contenter si je voulais en avoir ou seulement en savoir davantage, c’était de la présomption » (P. 89) 
  • « Je me souviens que dans ce séminaire, on débattait de l’interdiction des condamnations rétroactives. Suffisait-il que le paragraphe motivant la condamnation des gardiens et bourreaux des camps eût figuré dans le code pénal des l’époque de leurs actes, ou bien fallait-il tenir compte de la façon dont ce paragraphe était alors interprété et appliqué, et du fait que de tels actes n’y ressortaient justement pas à l’époque ? Qu’est-ce que la légalité ? Ce qui est dans le code, ou ce qui est effectivement pratiqué et observé dans la société ? Ou bien est-ce ce qui figurant dans le code ou pas, devrait être pratiqué et observé, si tout se passait normalement ? » (P. 102-3)
  • « Je n’étais pas seulement anesthésié dans la salle d’audience, au point d’affronter la vue d’Hanna comme si ç’avait été un autre qui l’avait aimée et désirée, quelqu’un que j’aurais bien connu mais qui n’etait pas moi. Tout le reste du temps aussi, j’étais debout à côté de moi et je me regardais : à l’université, en famille, avec mes amis, je fonctionnais mais intérieurement je ne participais à rien. » (P. 115)
  • « Et dans les maigres témoignages des bourreaux aussi, chambres à gaz et fours crématoires apparaissent comme un environnement banal, et les auteurs des atrocités sont eux-mêmes réduits à quelques fonctions, comme si, dans leur indifférence bornée et sans scrupule, ils étaient anesthésiés ou ivres. Les accusées me donnaient l’impression d’être encore prisonnières, et pour toujours, de cette anesthésie, s’y être comme pétrifiées » (P. 117)
  • « Mais le bourreau ne hait pas non plus celui qu’il exécute, et pourtant il l’exécute. Parce qu’il en a reçu l’ordre? Vous pensez qu’il fait ça parce qu’il en a reçu l’ordre ? Et vous pensez que je vais parler d’ordres reçus et d’obéissance et du fait que les gardiens des camps avaient des ordres et devaient obéir ? Il eu un rire méprisant. Non je ne parle pas d’ordres reçus et d’obéissance. Le bourreau n’obéit pas à des ordres. Il fait son travail, il ne hait pas ceux qu’il exécute, il ne se venge pas sur eux, il ne les supprime pas parce qu’ils le gênent ou le menacent ou l’agressent.  Ils lui sont complètement indifférents. Ils lui sont tellement indifférents qu’il peut aussi bien les tuer que ne pas les tuer » (P. 171)
  • « Je voulais comprendre Hanna ; ne pas la comprendre signifiait la trahir une fois de plus. Je ne m’en suis pas sorti. Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble cela n’allait pas » (P. 177)
  • « Faire de l’histoire consiste à lancer des passerelles entre le passé et le présent, à observer les deux rives et à être actif de part et d’autre » (P. 202)

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