« La joueuse de go » – Shan Sa

La joueuse de Go« Des soldats japonais traversent le carrefour, le drapeau fixé au bout de la baïonnette. Je distingue sous les casques des visages jeunes et cruels. Trapus, les yeux fendus, le nez écrasé sur une moustache, ils incarnent cette race insulaire qui, selon la légende, descend de la nôtre. Ils me dégoûtent. »…Ainsi parle la joueuse de go, jeune fille romantique, vivant dans les années 30 en Mandchourie occupée par les japonais.
Elle a 16 ans, presque le même âge que les occupants, va à l’école et a pour seul loisir et pour passion le jeu de go, qu’elle pratique en experte, en s’asseyant à une table sur une place, et en attendant l’adversaire qui viendra la défier. Seule femme admise dans ce jeu pratiqué par les hommes, elle aime ce jeu de stratégie, dans lequel on doit encercler les pions de son adversaire, tout en évitant que ses propres pions soient encerclés. Il faut « enlacer l’adversaire pour le vaincre, l’attirer dans ses bras pour le conquérir », « Les cavaliers de go, virevoltants et agiles, se piègent en spirale : l’audace et l’imagination sont ici les vertus qui conduisent à la victoire »
Adversaires qu’elle ne connaît pas, le jeu se jouant en silence.
Il est lieutenant de l’armée japonaise d’occupation et tous les jours endosse des habits civils afin de démasquer anonymement, en écoutant les conversations,  d’éventuels rebelles jouant au jeu de go.
Ils vont tous les jours se défier sans se parler, s’apprécier, puis s’attendre.
Parallèlement la gamine vivra sa vie de jeune étudiante.
Un livre à deux voix. Chaque chapitre donne la parole alternativement à la gamine et au soldat, pour nous conter la vie de la gamine amoureuse de ses copains d’école rebelles à l’occupation japonaise et  celle de l’officier, fréquentant les prostituées et luttant contre les rebelles, pour nous conter les mêmes événements, vus avec des regards différents, pour nous faire assister à cette estime réciproque, à cet amour naissant qui ne dit pas son nom .
On se laisse envoûter par ces deux voix, par ces drames qui marquent leur vie, par cette alternance de parole, par cette attente réciproque des fins de journée qui leur permettront de se retrouver dans le silence du jeu ..Des regards qui nous en apprennent plus sur cette occupation qui dura jusqu’à la fin de la deuxième Guerre mondiale, sur cette violence, sur la vie de ces mandchous, non acceptés par les chinois et violemment réprimés par les japonais, sur la condition de ces jeunes filles, mariées contre leur grè..
Une vraie découverte littéraire et historique

Une fin « coup de poing » qui achèvera votre plaisir..Ne nous privez pas de cette lecture.


Plus sur Shan Sa


Quelques extraits pour découvrir
  • ‌ »Entre la mort et la lâcheté, choisis sans hésiter la mort. » (P. 12)
  • « Il paraît qu’à la campagne, au nord de la Mandchourie, les Chinois ne se lavent jamais et se protègent du froid en s’enduisant de graisse de poisson » (P. 16)
  • « Dans l’armée, pour cultiver la soumission et l’humilité, les officiers frappent les grades inférieurs et les soldats jusqu’au sang, ou tailladent leurs joues avec une règle en bambou aiguisée à cet effet. » (P. 34)
  • « Jamais je n’ai connu une ville où les nantis se méfient à ce point de leur richesse tandis que les pauvres luttent désespérément contre la misère. Le désœuvrement de ce peuple confirme mon opinion : l’Empire chinois a sombré irréversiblement dans le chaos. Cette vieille civilisation a implosé sous le règne des Mandchous qui refusaient l’ouverture, la science et la modernisation. Aujourd’hui, proie privilégiée des puissances occidentales, elle survit en cédant sa terre et son autonomie. Seuls les Japonais, héritiers d’une culture chinoise pure de tout mélange, ont vocation à la libérer du joug européen. Nous rendons à son peuple la paix et la dignité. Nous sommes leurs sauveurs. » (P. 72) 
  • « Le nouveau maire décidé de ressouder l’amitié mandchoue-nippone et annonce une série d’échanges culturels. Flattée publiquement par les autorités mandchoues, l’armée japonaise consent au pardon et pratique l’oubli. Le retour à la vie normale est aussi imperceptible qu’un battement de cils. Avril nous offre sa clarté. A l’école, les leçons de japonais ont repris. (P. 80)
  • Tout homme doit mourir. Choisir le néant est la seule manière d’en triompher. » (P. 87)
  • « Les femmes de joie ont la fraîcheur furtive, semblable à la rosée du matin. Désabusées, elles sont les âmes sœurs du militaire. La fadeur de leurs sentiments rassure nos cœurs fragiles. Issues de la misère, elles ont l’angoisse du bonheur. Damnées, elles n’osent songer à l’éternité. Elles s’attachent à nous comme des naufragés aux bois flottants. Il a dans nos étreintes une pureté religieuse. » (P. 88)
  • « Une simple partie de go épuise la plupart des joueurs. Il leur faut manger et dormir pour retrouver leur état normal. Ma réaction est différente. Dès le début du jeu, mon esprit s’échauffe. La concentration me porte au paroxysme de l’excitation. La partie terminée, des heures durant, je ne sais comment évacuer la force accumulée au cours du jeu, je cherche un apaisement. En vain. » (P. 109)
  • « Je suis convaincu que la prostitution a été inventée pour les militaires et que la première pute de l’histoire fut une femme amoureuse d’un soldat. » (P. 136)
  • « Savez-vous qu’au centre de la ville, il y a une place où les Chinois de réunissent pour jouer au go? C’est un spectacle extravagant. Les joueurs s’assoient à des tables gravées en damier et attendent qu’on vienne les défier.  Vous qui parlez le Chinois avec un superbe accent pékinois, vous devriez vous déguiser en civil et y jouer une partie. » (P. 152)
  • « Des soldats japonais traversent le carrefour, le drapeau fixé au bout de la baïonnette. Je distinguer sous les casques des visages jeunes et cruels. Trapus, les yeux fendus, le nez écrasé sur une moustache, ils incarnent cette race insulaire qui, selon la légende, descend de la nôtre. Ils me dégoûtent. »(P. 195)
  • « Il est plus facile pour mes camarades de survoler la Chine que pour moi de pénétrer la pensée  la joueuse de go » (P. 227)
  • « La vie est un cercle infernal où avant-hier se joint à aujourd’hui pour évacuer hier. Nous croyons avancer dans le temps, nous sommes toujours prisonniers du passé » (P. 302)
  • « Un lâche n’est jamais fiable. Il faut avoir pitié de lui, mais jamais ne le suivre » (P. 304)
  • « Place des Mille Vents, j’attendrai le joueur inconnu. Je sais qu’il viendra à moi, un après-midi, comme la première fois. » (P. 334)

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