« Le Sagouin » – François Mauriac

Le sagouinLes vide-greniers permettent, pour les uns, de se débarrasser de ces vieilles choses inutiles ou démodées, et pour les autres, acheteurs dont je suis, de trouver des petites pépites… »Le sagouin » était l’un de ces petits livres dont on se débarrasse, une vieillerie…un peu démodée, comme moi…J’avais un an à sa parution.
J’ai retrouvé l’atmosphère de ma jeunesse, le papier des premiers livres de poche, les culottes courtes toute l’année, les gue-guerres entre écoles libres et « la Laïque », les curés et le diable, les culottes courtes…un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître.

Oui c’est un peu désuet mais c’est si vite lu, et si dépaysant! L’écriture est si précise, si belle!
Petit Guillou est un gamin, né par hasard de la seule tendresse qu’eurent ses parents l’un pour l’autre, une nuit d’oubli entre ses parents..un père noble « fin de race », et une mère roturière issue d’un milieu petit-bourgeois, qui chercha encore adolescente, par ce mariage, « une porte, croyait-elle, ouverte sur l’inconnu, un point de départ vers elle en savait quelle vie. » Une mère qui n’aime pas son gamin, elle l’a surnommé « Le sagouin », « elle haïssait cette bouche toujours ouverte d’enfant qui respire mal, cette lèvre inférieure un peu pendante, beaucoup moins que ne l’était celle de son père, – mais il suffisait à Paule qu’elle lui rappelât une bouche détestée. » 
Épouser un noble pour sortir de son milieu : son seul projet de vie !  Cette femme, Paule, est  rejetée par sa belle-mère, la châtelaine, vieille peau acariâtre : par la faute de cette belle-fille, les curés refusent dorénavant de célébrer la messe dans la chapelle du château! Petit Guillou quant à lui, ne va plus à l’école, il ne peut rester à l’internat de l’école libre, il pisse encore au lit ! Sa mère lui répète chaque jour : «Tu es vilain, sale et bête». Comment être épanoui dans ces conditions ?
Et aller à l’école laïque est impensable, si jamais le petit prenait les idées de ces révolutionnaires ! Alors il sera éduqué à la maison, à moins que le diable, l’instituteur laïque accepte de lui donner des cours le soir après ses heures de classe. Quant à lui, le père muet et absent n’a pour seule occupation que le nettoyage du cimetière. 
Un père et une mère qui ne s’aiment pas, ils s’ignorent. Une belle-mère très « belle-mère »qui aime petit Guillou, enfant qu’on aimerait voire sourire, rire aux éclats, jouer avec des copains : les acteurs d’un drame en vase clos. 
Un thème, un milieu, une époque oubliés, et pourtant quel bonheur de replonger dans le temps, de revivre ces haines, pour les uns, de les connaitre pour les autres.« Comme on dit «faire l’amour», il faudrait pouvoir dire «faire la haine». C’est bon de faire la haine, ça repose, ça détend. »
En quelques pages Mauriac égratigne les milieux de la bourgeoisie, de la petite noblesse désargentée, l’Eglise, l’école religieuse, même l’instituteur laïque, celui qui incarnait une certaine forme d’ouverture d’esprit et de modernisme ne trouvera pas grâce à ses yeux. L’hypocrisie est préférable à l’Amour.
Cette hypocrisie religieuse et celle de la « lutte des classes » causeront le drame final.

Alors après m’avoir apporté ce plaisir de lecture, je vais abandonner « Le sagouin »,  dans une boite à livres en espérant que d’autres choisiront ce petit voyage dans le temps, dans cette époque révolue et qu’il ne partira pas au pilon


Quelques extraits
  • « Ce que  Paule voyait quand elle pensait à son fils, c’était des genoux cagneux, des cuisses étiques, des chaussettes rabattues sur les souliers. A ce petit être sorti d’elle, la mère ne tenait aucun compte de ses larges yeux couleur de mûres, mais en revanche elle haïssait cette bouche toujours ouverte d’enfant qui respire mal, cette lèvre inférieure un peu pendante, beaucoup moins que ne l’était celle de son père, – mais il suffisait à Paule qu’elle lui rappelât une bouche détestée. » 
  • « Il savait d’avance que sa mère essuierait la place de ce rapide baiser et qu’elle dirait avec dégoût : «Tu me mouilles toujours». Elle ne luttait plus contre ce dégoût. Était-ce sa faute si elle n’obtenait rien de ce pauvre être ? Que faire d’un enfant borné, sournois qui se sent soutenu par sa grand-mère ? » 
  • « Il avait des épaules étroites et tombantes sous un vieux chandail marron, une grosse tête disproportionnée, très chevelue, des yeux enfantins assez beaux, mais une bouche terrible aux lèvres mouillées, toujours ouverte sur une langue épaisse. Le fonds de son pantalon pendait. L’étoffe faisait de gros plis sur des cuisses de squelette. » 
  • « Je ne veux pas que mon petit-fils prenne les idées de cet homme : voilà le fond de l’histoire. » 
  • « En voilà un qu’on aurait pu appeler Désire quand il est né ! Madame la baronne se rappelle ce qu’elle m’a dit : que ça ne devait pas être fréquent qu’un malade fit un enfant à sa garde-malade…. » 
  • « On ne peut pas se faire aimer à volonté, on n’est pas libre de plaire ; mais aucune puissance sur la terre ni dans le ciel ne saurait empêcher une femme d’élire un homme et de le choisir pour dieu. »

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