« Confiteor » – Jaume Cabré

ConfiteorA la fin de ce roman j’ai pensé « Ouah! Quel roman!! » et pourtant je confesse que j’ai eu envie de le lâcher, mais il y avait quelque chose d’indéfini, qui me disait « Continue…!! » et je ne regrette pas du tout.
Un roman toutefois exigeant, qu’on ne peut lire d’un air distrait en écoutant la musique, en pensant à autre chose.
Mais le plaisir qu’on en retire en vaut la peine. Un roman puzzle dans lequel on découvre des pièces de ce puzzle, toujours très belles, quelques fois « pas trop conformistes », dont on cherche les relations entre elles, on revient en arrière, on avance et on se dit : »Tiens cette pièce va avec celle-ci », on découvre une autre pièce sans rapport avec la précédente et puis on identifie un fil conducteur, un « personnage » important, un violon « Storioni Vial » souvent présent dans de nombreuses pièces du Puzzle, depuis l’inquisition, jusqu’à nos jours en passant par Auschwitz, la dictature franquiste, depuis Barcelone en passant par l’abbaye de Lagrasse, Tubingen, Crémone, Paris, de l’enfance du narrateur jusqu’à l’hospice….

Le narrateur, Adrià Ardèvol vit à Barcelone. Fils d’un négociant en œuvres d’arts et antiquités, il se rend très vite compte que la fortune de son père a été acquise en spoliant des juifs, et détourant des héritages. Il est contraint de suivre les études imposées par son père, « Père avait tracé ma route jusqu’au moindre détail de chaque tournant » et élève surdoué, c’est avec succès qu’il atteint les objectifs de son père, devient écrivain et professeur de faculté, alors que sa mère aurait souhaité qu’il se tourne vers la musique et le violon, violon qui se trouve dans le coffre fort du père, provenant d’un officier allemand, qui a tué pour l’obtenir…
Livre impossible à raconter tant les scènes, et le scénario sont denses, fouillés et précis, de même que les nombreux personnages : on rencontre une foule de personnages qui croisent la vie d’Adria, de sa famille, de ses amis, de son ami Bernat, violoniste virtuose et écrivain raté…..il y a un index ce ces personnages en fin de livre, sachez le, mais, comme je ne regarde jamais la fin d’un livre, je l’ai vu trop tard.
Un style déroutant parfois, le narrateur, parlant de lui, pouvant commencer son paragraphe en disant « Adria a fait, a dit, etc » et poursuivant en passant du « Je » au « il ». Un narrateur également déroutant, ayant grandi seul et sans amour dans son enfance, et conseillé parfois par Aigle Noir, et le shérif Carson, confidents depuis son enfance. Déroutant de le voir à 55 ans toujours conseillé par ses héros d’enfance…..et s’adressant à eux pour avoir leur avis….
Dès le premier paragraphe du livre le narrateur nous annonce sa mort proche, son combat contre celle-ci : « Je me sens vieux et la dame à la faux m’invite à la suivre……je regarde quelle pièce je peux jouer. Je suis seul devant le papier, ma dernière chance ». Il s’adresse à un ami et lui dit : « Malgré la panique, je n’accepte plus de planche pour me maintenir à flot ».
Très tôt dans le livre on découvre une pièce du puzzle : le narrateur apprend qu’il est atteint par la maladie d’Alzheimer. On commence à comprendre le désordre des scènes, le coté confus de certaines, le mélange de pensées pertinentes et percutantes issues des ouvrages de l’auteur Adrià Ardévol sur la religion, sur Dieu, l’art, la littérature, la violence, le Mal et les confessions, « confiteor » des événements de sa vie.
Un livre touchant, ne ratez surtout pas les 50 dernières pages très émouvantes et surprenantes
L’un des personnages mentionne « un livre qui ne mérite pas d’être relu ne mérite pas davantage d’être lu ». Confiteor mérite d’être lu et relu.
Je suis certain qu’une deuxième lecture permettrait encore d’autres découvertes passées inaperçues


Qui est Jaume Cabré


Quelques extraits
  •  » Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours été seul, que je n’avais jamais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes. Hier, mardi soir, en revenant de chez Dalmau, tout en recevant l’averse, je suis arrivé à la conclusion que cette charge m’incombe à moi seul. Et que mes succès et mes erreurs sont de ma responsabilité, de ma seule responsabilité. Il m’a fallu soixante ans pour voir ça. J’espère que tu me comprendras et que tu sauras voir que je me sens désemparé, seul, et que tu me manques absolument. Malgré la distance qui nous sépare, tu me sers d’exemple. Malgré la panique, je n’accepte plus de planche pour me maintenir à flot. Malgré certaines insinuations, je demeure sans croyances, sans prêtres, sans codes consensuels pour m’aplanir le terrain vers je ne sais où. Je me sens vieux et la dame à la faux m’invite à la suivre. Je vois qu’elle a bougé le fou noir et qu’elle m’invite, d’un geste courtois, à poursuivre la partie. Elle sait que je n’ai plus beaucoup de pions. Malgré tout, ce n’est pas encore le lendemain et je regarde quelle pièce je peux jouer. Je suis seul devant le papier, ma dernière chance.  » ( Début du livre)
  • « Père avait tracé ma route jusqu’au moindre détail de chaque tournant » (P.108)
  • « Une fois qu’on a goûté à la beauté artistique, la vie change. Une fois qu’on a entendu chanter le cœur Monteverdi, la vie change. Une fois qu’on a contemplé Vermeer de près, la vie change. Quand on a lu Proust, on n’est plus le même. Ce que je ne sais pas c’est pourquoi » (P.487)
  • « Le pouvoir de l’art réside dans l’œuvre d’art ou plutôt dans l’effet qu’elle produit sur l’individu? » (P.488)
  • « L’art est une preuve d’amour donné par l’artiste à l’humanité » (P.492)
  • « L’œuvre d’art est l’énigme qu’aucune raison ne peut dominer »(P.503)
  • « …si Dieu tout-puissant permet le mal, Dieu est une invention de mauvais goût » (P. 638)
  • « Si Dieu existait, son indifférence face aux conséquences du mal serait scandaleuse » (P.737)

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