« Madame Bâ » – Erik Orsenna

Madame BâMadame Bâ femme malienne de 56 ans souhaite rejoindre son petit-fils Michel en France pour le faire revenir au pays. Michel est passionné par le foot et a été repéré en Afrique par des recruteurs…Madame Bâ complète le formulaire d’immigration temporaire 13-0021 qu’elle souhaite transmettre au Président de la République et surtout commente avec l’aide de son avocat chacune des rubriques du formulaire;
Rubriques qui constituent les chapitres du livre.
Madame Bâ raconte ainsi toute sa vie, depuis son enfance, en passant par son mariage, ses enfants, ses métiers…une très longue lettre de 480 pages, très, trop  détaillée parfois,  pour nous faire partager également la vie de ces autres femmes africaines, les usages et coutumes de l’Afrique, excision, sexualité, mariage, enfants, marabouts, palabres, relations hommes-femmes, place des femmes…, la vie de son pays, une vie tournée autour du fleuve.

Une femme qui eut huit enfants en dix ans, des enfants dont elle ne parle que très peu, abandonnée par son mari chauffeur de locomotive, qui lui préféra des femmes blanches. Une femme courageuse et travailleuse qui eut la chance de naître au sein d’une famille dans laquelle l’éducation et la culture était importante : le papa ancien forgeron est devenu gardien d’un barrage hydraulique. Il offrait toujours à ses enfants des cadeaux susceptibles de faire naître en chacun d’eux une vocation scientifique. 
Un regard également sur l’Afrique, sur les tares de cette Afrique pauvre, trafics, corruption, crédits qui disparaissent, prévarication, justice qui fraude, magouilles en tout genre, lenteurs et imprécisions du travail….Une Afrique qui considère que tout ce qui vient de l’étranger est bien meilleur et bien bien plus beau que ce qui est africain…. Misère et tradition se heurtant à une volonté de progrès. Mais aussi une Afrique et des africains qui combattirent pour la France, y laissèrent la vie, sur le chemin des Dames par exemple..et un pays qui acquiert l’indépendance, mais dont les habitants ne pensent qu’à émigrer.
Un regard critique aussi sur ces français à l’attitude toujours un peu condescendante, toujours un peu colonisatrice en Afrique, mais se protégeant de l’immigration
Madame Bâ sait de quoi elle parle : elle travaillera sur des projets de co-développement, deviendra institutrice, inspectrice…
Une écriture souvent pleine d’humour, et qui confirme l’importance du travail de recherche d’Erik Orsenna, et surtout du fait de son passé une bonne connaissance de l’Afrique
Mais une écriture qui parfois m’a dérangé et troublé, du fait de certaines longueurs mais aussi du fait des scènes décrites et des idées développées Certes l’attitude de la France et de ses représentants en Afrique, est pointée  du doigt. Elle n’est pas étrangère, loin de là, à la situation de Madame Bâ, des africains et de l’Afrique, mais j’aurais préféré que ce plaidoyer, qui peut parfois apparaître moqueur, plutôt taquin, que ce regard parfois critique sur les africains et africaines, sur les conditions de vie en Afrique, sur les magouilles, soit écrit par un auteur africain, soit une auto-critique, une auto-analyse.
La lettre de Madame Bâ lui permettra-t-elle de rejoindre son petit-fils…?

Je reparlerai d’Erik Orsenna


Quelques lignes sur Erik Orsenna


Quelques extraits 
  • « Quant à mon sexe (rubrique n° 4) comment le résumer à une simple croix griffonnée dans le carré M ou F ? Comme la suite vous le prouvera, il garde en lui des mystères qui débordent largement ces classifications sommaires. » (P. 22)
  • « On n’a jamais vu quelque chose ou quelqu’un s’opposer à ce succès à la volonté française.  Alors autant que l’un des nôtres se joigne à l’affaire pour informer la communauté de ce qui va se passer vraiment dans l’usine. Et aussi pour protéger le fleuve, dans toute la mesure du possible. » (P. 35)
  • « Si j’en crois mon existence, et contrairement au proverbe, c’est la curiosité, bien plus que l’oisiveté, qui est mère de tous les vices » (P. 46)
  • « La tristesse c’est comme la poussière, il suffit de balayer l’intérieur de la tête. » (P. 54)
  •  « Elles m’ont entraînée. Pour la suite,  je ne sais plus. J’ai perdu la mémoire. Je ne me souviens plus que d’un crocodile invisible : il m’a emporté un morceau de ventre. » (P. 68)
  • « Le carré blanc, à droite de la lettre M, restera vide bien sûr. L’opération ne m’a pas changée en homme. Mais que dois-je inscrire après le F ? «50%» puisque ce jour là, en haut de mes cuisses, mon sexe s’est réduit de moitié ? Ou «30%», ou «75%», tout dépend de la valeur qu’on accorde à ce qu’on m’a ôté. » (P 69)
  • « On n’accouche pas tous les jours sur le toit d’une gare, transportée là par l’amour fou de son mari forgeron électricien. Mille fois on m’a relate les faits, dans les moindres détails. On n’a pas de crèche en Afrique, on ne confie pas ses enfants à d’autres. Les parents se gardent pour eux de plus délectable de tous les plaisirs. » (P. 83) 
  • « La parole est comme l’eau. Elle aussi rompt notre solitude. Elle aussi transporte toutes les richesses possibles et se faufile sous les carapaces les plus fermées.
    Il y a des saisons dans la parole ?
    Bien-sûr, il y a des crues. Et des sécheresses. L’eau et la parole : nous sommes  deux pays. (P. 107)
  • « Tout être humain, d’après mon père, possède trois yeux. Les deux que nous connaissons et qui, l’âge venant, se couvrent souvent de lunettes. Et l’autre, le plus mystérieux, paresseusement endormi chez la plupart de nos contemporains. Ce troisième œil, chacun d’entre nous peut finir, à force de travail et d’obstination, par le réveiller en soi. C’est un œil bien plus puissant que les deux autres, car au delà du visible, il permet de voir les secrets du monde et son ordre. C’est l’œil du Savoir. » (P. 118)
  • « L’opération qui avait annulé une Française  et crée une Malienne n’avait pas duré deux minutes. En moi-même je saluai l’Histoire pour son efficacité. » (P. 127)
  • « Qu’un mari soit gravement atteint par la maladie du reve, rien de plus normal. Qu’il vous aime moins que sa mère, son football, son travail, sa voiture, sa secrétaire, ses amis, son enfance, rien de plus douloureux, mais rien de plus habituel chez un mari. La bonne épouse avale en souriant toutes ces couleuvres plantées d’épines, et se tait. Mais quand cette maladie du rêve contamine les enfants, lorsqu’elle détruit en eux la fierté et la confiance, cette épouse infiniment tolérante doit se changer en soldat. Et se battre. » (P. 195)
  • « Je devais user de toutes les armes de mon autorité, menaces et griffes comprises, pour les empêcher de se précipiter dans le piège de l’émigration » (P. 228)
  • « La France est blanche : ta peau noire n’y sera qu’une salissure. La France est froide : toi si frileux, tu y grelotterais même en été. La France est grise : les couleurs n’y viennent plus, de peur d’être mangées. La France est sourde et muette : un passant, un voisin ne répondent pas quand on leur parle. Tu sais faire les additions ? Blanche + froide + grise + sourde + muette, ça donne quoi ? Calcule bien. Ça donne l’enfer. Tu ne vas pas me dire que tu préfères l’enfer de là-bas aussi difficultés d’ici ? » (P. 229)
  • « Oh, le rare bonheur d’élever un enfant dont on n’est pas le géniteur direct mais seulement un grand-parent ! Ce « grand » ajouté à « Parent », cette génération tamponnait toute la différence : un matelas de tendresse, une réserve  de temps où chacun peut puiser à sa guise, un trésor de bonne distance, une épaisseur d’eau douce qui filtre les rayons, ne laissant passer que les utiles, les bienveillants. » (P 287)
  • « Plus les pays sont pauvres, plus les marchés sont riches » (P. 289)
  • « Sans les chefs de tribu, tu crois que les Blancs auraient rassemblé aussi facilement autant d’esclaves ? N’oublie jamais ce que je t’ai appris, Marguerite, le théorème n° 2 : En Afrique, le pire trouve toujours des complices africains. Nouvelle preuve, le Rwanda. Merci papa. Mais quel était ton théorème n° 1, déjà ? Ah oui, je me rappelle : En Afrique, le pire n’a pas de fond » (P. 409)

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