« La disparition de la langue française » – Assia Djebar

La Disparition de la langue françaiseBerkane, immigré et travailleur Algérien en France, décide de revenir au pays dans les années 90, et de faire valoir ses droits à une retraite anticipée. Sa pension ne sera pas bien importante, mais lui suffira pour vivre. Il renonce à son quart d’héritage, et en échange, s’installera à l’étage supérieur d’une villa familiale faisant face à la plage.
Un retour au pays dans lequel il devra d’une part, faire face à l’absence de Marise, qui, à la suite d’une rupture douloureuse,  est restée en France et, d’autre part, retrouver, parler cette langue enfouie en lui, celle de son enfance.

Une douleur et un désir qui se mêlent
Marise sera dorénavant « l’absente »….Marise qu’il n’oublie pas, régulièrement il lui écrit de longues lettres pour partager avec elle ses souvenirs, ses impressions, longues lettres qu’il nous donne à lire.
Il lui parle de ses projets :« Je vais me remettre à écrire ! J’aurai besoin alors de tout mon temps. Tout mon temps, avec la mer à mes pieds! Et le silence » Il n’a toujours pas renoncé à écrire son roman malgré « ses manuscrits refusés successivement par les éditeurs de Paris et même une autre fois, par un éditeur renommé de province ».
Mais, avant, il va prendre le temps, le temps de retrouver son Algérie, celle de la langue de son enfance, en rencontrant Rachid, le pêcheur qui lui vend du poisson, né après la guerre d’Indépendance, en parlant avec Nadjia, autre émigrée de retour au pays.
Il va les écouter et leur raconter l’Algérie de son enfance, ses souvenirs depuis les premiers mouvement d’insurrection face à l’armée français en 1952, le premier drapeau algérien qu’il a vu, les punitions à l’école….jusqu’à l’indépendance, les meurtres commis par le FLN, les tortures des soldats français, les camps d’enfermement des fellaghas …
Une Algérie qu’il a contribué à bâtir, dans laquelle il est devenu aujourd’hui devenu un étranger : « Ils t’ont pris pour un coopérant, un riche touriste »
Il pensait retrouver sa Casbah, riche en couleurs, en sons, en images, celle qu’il nous décrit…mais les images de son enfance sont brouillées, elle est devenue sordide.« Il s’est oublié dans ce passé d’images mortes. Depuis son retour, il se dit qu’il vit comme ensommeillé : tout se mêle, et tangue, et fluctue davantage d’ailleurs, le passé lointain, celui de sa première enfance, ou des années à l’école française. » 
La violence de son enfance, celle de l’émancipation d’un peuple est devenue la violence de l’enfermement, du repli sur soi : de nouveaux mouvements d’insurrection voient le jour, les fous de Dieu sèment la peur, la violence, la mort…prêchent et imposent leur religion, le silence, le vide culturel.
Le titre, le nom de cette auteure que je ne connaissais pas, m’avaient interpellé…J’ai passé de belles heures de voyage dans ces quarante ans de vie de l’Algérie, dans ces quarante ans de relation entre la France et l’Algérie, une Algérie qui tourne de plus en plus le dos à la France, quarante ans au cœur de cette âme algérienne, de ces occasions manquées de part et d’autre de rapprochement de nos peuples, dans cette Algérie de désoeuvrés, cette Algérie qui dorénavant tue ses élites et enferme ses femmes au nom d’un extrémisme religieux venu d’Afghanistan.
Un roman qui ne manquera pas d’émouvoir chacun de nous

L’auteure Assia Djebar


Quelques extraits
  •  « Le soir précédent, il avait partagé avec moi son frugal casse croûte, notre conversation s’était transformée en mon écoute de la chronique villageoise, de la peur disparue dans les hameaux proches, après ces «années de plomb». » (P. 29)
  • « Pourquoi s’entrecroisent en moi, chaque nuit, et le désir de toi et le plaisir de retrouver mes sons d’autrefois, mon dialecte sain et sauf et qui lentement se déplie, se revivifie au risque d’effacer ta présence nocturne, de me faire accepter ton absence ? Serait-ce que mon amour risque de se dissiper, toi devenue si lointaine ? Je dis, pour toi et pour que tu le lises, ma nostalgie – el-ouehch-de toi. Je me suis traîné sur ces lieux pour y rester, pour y écrire. Mais y vivre ?… » (P. 30)
  • « Fais attention à partir de maintenant ! Tu es mon véritable fils, puisque tu connais notre drapeau….mais il faut être patient. Il arrivera, le moment où le drapeau flottera là, devant nous. » (P. 65)
  • « Tant de fois enfant, il aimait se perdre dans cette cohue d’hommes lourds, dans ce magma d’odeurs de fruits et de viandes grillées, décris et de complaintes des radios, de mélopées d’amour égyptien, à l’infini déchirées ; tant  fois dans l’exil, ensuite, il s’est imaginé que le microcosme de cet univers passé garderait à jamais sa réalité, mais dans quels lieux intacts ? » (P. 70)
  • « …cette anesthésie des mémoires en pays du tiers monde; » (P. 88)
  • « Quand je dis «décolleté», c’était parce que je m’étais baissée et qu’il avait aperçu la base de mon cou et un centimètre de peau, plus bas, sans doute ! Il le voulait déjà, dans un mois, en tchador noir, de la tête aux pieds. » (P. 160)
  • « Ce faux sens de « laïc » transformé en « Aïd » semble tragique aujourd’hui : devant la masse de ces desoccupés âgés de quinze à vingt ans, qui se nomment amèrement en arabe, « ceux qui soutiennent les murs » et qui, pour meubler leur oisiveté forcée, entourent en admirateurs les quelques émirs revenus d’Afghanistan, la même scène qu’au camp du Maréchal en 1962, pourrait se rejouer. Celui qui lancerait à ceux-ci l’affirmation que « notre jeune État est une République laïque! » Il lui serait répondu aussitôt par la colère ou l’insulte. Et c’est la graine puis la division qui annoncent l’approche de la discorde civique. » (P. 174) 
  • « N’oublie jamais ! Mets-toi toujours à la place de l’autre ! Renverse toujours la situation avant de juger, de décider. » (P. 231)
  • « Comme deux autres de ses collègues, il recevait, depuis deux ou trois semaines, à son domicile, à Alger et par la poste, la «lettre fatale» : à savoir un morceau de coton blanc, une petite dose de sable dans un étui, et un papier plié en quatre sur lequel était écrit en langue arabe un seul mot «renégat». Driss, à la première des lettres en avait parlé à son directeur qui lui avait dit sobrement «avec toi au journal, nous sommes trois à être condamnés à mort par les fous de Dieu». Alors seulement Driss avait médité le sens de ces signes macabres : le tissu blanc annonçait le linceul et le sable, la terre de la tombe, puisque tout musulman, enveloppé de tissu blanc, repose au fond de sa tombe, à même le sol. » (P. 253)
  • « Dans les tiroirs, continua-t-il, j’ai rangé tout ce que j’ai écrit depuis mon retour…c’est la seule chose de valeur que j’ai. […..] Je te confie ces papiers ….s’il m’arrive quelque chose tu seras mon exécuteur testamentaire, c’est clair. » (P. 257)
  • « Est-ce que soudain c’était la langue française qui allait disparaître « là-bas » ? » (P. 271)
  • « Deux solutions pour recouvrer la mobilité dans cette «ville des tempêtes», comme dirait Berkane : choisir d’être barbu, avec un air hypocrite de dévot, [….] ou alors m’habiller en tchador des pieds à la tête et marcher ainsi, comme une femme se mouvant dans la ville ! Hélas….. » (P. 292)

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