« Daddy Love » – Joyce Carol Oates

daddy-loveRobbie, gamin de cinq ans donne la main à sa maman et l’aide à rechercher la voiture de papa dans le parking du supermarché…un homme frappe la mère avec un marteau et emporte le petit. En tentant de le sauver, elle est grièvement blessée et défigurée.
L’agresseur, un pasteur de l’Église de l’espoir éternel, n’en est pas à son coup d’essai et explique, avec calme, comment passer inaperçu, quel est le meilleur moment de la journée pour commettre ces forfaits, comment échapper à la police… 
Il aime les enfants, son monospace a été aménagé et conçu pour ses enlèvements d’enfants, tout est anticipé, calculé. Il est persuadé qu’il commet ces forfaits pour le bien des enfants, parce que leur mère était une mauvaise mère….
Un prédateur en liberté, calculateur, manipulateur, qui explique au gamin qu’il sera dorénavant son père et sa mère, Daddy Love.

A partir de ce moment, sans être le moins du monde inquiété ni soupçonné, il va « dresser »le gamin, alterner punitions, enfermements et récompenses, et lui donner un nouveau nom biblique, Gideon : « son instinct naturel le poussait à récompenser et à punir de manière à instiller l’amour, la peur, un respect et une loyauté absolus envers Daddy Love chez le sujet-enfant. »
Un gamin qui finalement fera tout pour lui faire plaisir, pour le satisfaire. Un gamin qu’il compte garder, comme il l’a déjà fait avec trois autres gamins jusqu’à l’âge de onze douze ans maximum. Au delà ils perdent tout intérêt, ils sont notamment moins attirants sexuellement parlant. Le gamin sera inscrit à l’école, sera présenté comme son fils dans les églises dans lesquelles il crache son délire. Daddy Love sera un parent d’élève attentionné. Père élevant seul son enfant, il sera même admiré pour son courage…il sait si bien manipuler son monde. 
Le petit oubliera son passé, son nom, ses parents, mais ne sera jamais un enfant ayant un comportement normal.
Personne ne s’en inquiétera et ne soupçonnera son « père », Daddy Love sera sa nouvelle vie.
Joyce Carol Oates que je découvre avec ce livre dérange son lecteur à toutes les pages :  elle met tant de précision et de force dans la description de la turpitude morale du Prédicateur, de ses punitions, du « dressage » du gamin, dans la passivité de celui-ci.
Les sévices sexuels sont évoqués mais non directement décrits, ne font pas l’objet de pages entières. Leur effet sur le gamin n’en est pas moins fort.
Elle nous décrira pendant plusieurs pages en renouvelant chaque fois ses propos, la même scène, celle du kidnapping, comme si Daddy Love la tournait en boucle dans sa tête, satisfait de son forfait, de son ingéniosité. 
Un livre qui ne laisse pas le lecteur tranquille.
Quand on est parent, on ne peut empêcher de se projeter dans le désespoir des parents de Robbie
On s’attend toujours au pire de la part de ce détraqué. Joyce Carol Oates donne presque un cours sur le thème : « Comment kidnapper un gamin ? », ce qui peut paraître malsain
Son propos ne s’arrête pas là. Son livre dénonce, avec force et sans complaisance, ces églises américaines, aux noms tous plus biscornus et trompeurs les uns que les autres, animées par des charlatans, des prêcheurs, des manipulateurs, et parfois des prédateurs sexuels, des pédophiles. Elle décrit avec précision les effets du syndrome de Stockholm, cette forme  d’empathie, de sympathie qui se crée entre l’otage et son geôlier, cette passivité qui empêche, un temps, l’otage de se révolter, de s’évader.
Elle dénonce aussi cette justice américaine qui laisse en liberté, sans une surveillance poussée, sans contrôle judiciaire, ces prédateurs sexuels déjà emprisonnés, ces pédophiles qui auront avec l’aide d’un bon avocat et malgré la noirceur de leur forfait, de leurs crimes, la possibilité de plaider non coupable », afin d’éviter l’injection fatale.
Un chapitre final, un peu court peut-être, sur les difficultés diverses de réinsertion dans la vie de ces gamins, sur la reconstruction de ces couples et de ces enfants qui ont affronté ce traumatisme..
Noir et dérangeant. Beauté et noirceur de l’âme humaine

J’en redemande


L’auteure Joyce Carol Oates 


Quelques extraits
  • « Il avait un heureux caractère. Il n’était pas grognon, geignard, ni pleurnicheur. Parfois cependant, quand il était contrarié, notamment par une tâche qu’il était censé savoir faire, ou par un incident en rapport avec les toilettes Robbie fondait en larmes, des larmes de déception, de douleur, de rage. » (P. 17)
  • « Parce que le Prédicateur tait un homme frugal et s’appliquait à ne dépenser son argent que pour l’indispensable, il habitait généralement dans son monospace quand il était en transit. Il y avait vêtement, livres et documents, un petit réchaud à pétrole, des boites de conserve.  Son ministère consistait en particulier à se rendre dans les petites églises du pays et à y faire des sermons quand on l’y invitait. « L’Espoir éternel est une famille, dit le Prédicateur. Nous sommes frères et sœurs en Christ. Nous ne faisons qu’un, à l’intérieur de nos peaux. Partout, nous nous reconnaissons les uns les autres. » (P. 53)
  • « Daddy love, continuellement, ingénieusement inventif. Daddy Love avait inventé le Prédicateur, par exemple. » (P. 60)
    « Mais son instinct naturel le poussait à récompenser et à punir de maniere à instiller l’amour, la peur, un respect et une loyauté absolus envers Daddy Love chez le sujet-enfant. » (P. 62-3)
  • « Le malheur aime la compagnie » (P. 104)
  • « Car souvent Daddy Love ne voulait pas que Gideon le regarde en face, il ne devait regarder que ses pieds dans une attitude de soumission abjecte. » (P. 123)
  • « Dans le cas particulier des fils de Daddy Love récompenses et punitions imprévisibles étaient recommandées.[….] Le tout était que l’enfant ne vous croie jamais une donnée prévisible. » (P. 124)
  • « Il y a avait Daddy Love qui câlinait, embrassait, nourrissait et réconfortait et il y a avait Daddy Love dont les baisers et les câlins faisaient terriblement mal et dont la colère flambait comme du kérosène. Il y avait Daddy Love qui protégeait. Il y  avait Daddy Love qui punissait. » (P  174)
  • « Dans une thérapie aussi délicate, rien ne doit être bousculé  : les révélations prématurées sont contre-productives. Le modèle interrogatif est interdit. Le jeune patient ne doit jamais se sentir examiné, interrogé, mis en doute, «attaqué» » (P. 243)

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