« Grossir le Ciel » – Franck Bouysse

Grossir le CielEntre Alès et Mende, en terre cévenole, bien loin de ces axes autoroutiers empruntés pour se rendre au soleil de la Méditerranée se trouvent les Doges. Ne cherchez pas sur les cartes…vous ne trouverez pas ce lieu-dit, ces deux vieilles fermes de pierres à coté de Grizac (village du parc national des Cévennes) : « Pour être précis, il faudrait dire qu’entre les Doges et le village les kilomètres ne duraient pas pareil, selon qu’on était en bonne ou en mauvaise saison. Les distances, dans ce coin-là, c’est du temps, pas des mètres. »
Deux vieilles fermes habitées par deux hommes plus tout jeunes; Abel a 70 ans et son plus proche voisin Gus en a 50. Deux voisins qui vivent chacun de leur côté, sans femme, avec pour seuls compagnons le bétail. Là-haut, il faut avoir « la chance de trouver une femme », et de la garder. Gus, quant à lui peut profiter de la compagnie de son fidèle chien Mars. 

La télé est la seule distraction permettant, de s’ouvrir au monde, et ces jours-là, les journaux télévisés n’ont qu’un seul sujet : l’abbé Pierre vient de mourir. Même en terre protestante, huguenote, et rigoriste cette mort et les commentaires des journalistes remuent Gus. Il admirait l’homme et son action.  Nous sommes en janvier 2006, la neige recouvre les paysages.grossir le ciel3
De temps en temps, pour les moissons, les travaux lourds, les vêlages difficiles, Gus et Abel se donnent un coup de main, se prêtent du matériel, et terminent la journée avec quelques verres de gros rouge tiré du tonneau et une omelette. Ils se contentent de peu.
Des soirées entre deux solitudes…deux taiseux entre lesquels on perçoit des tensions familiales anciennes. Des tensions qui se transformeront en soupçons quand Mars, le chien de Gus sera blessé… Alors on se cachera pour observer l’autre…
grossir le ciel1Ils vivent isolés de tout, les seuls visiteurs, daignant venir jusqu’à eux sont les évangélistes, ces « suceurs de bible » et les démarcheurs des banques…Démarcheurs et prêcheurs dont ils n’ont que faire, religion et argent sont des affaires personnelles…Frank Bouysse nous fait partager toute la saveur et l’humour de ces rencontres. 
Il sait aussi nous faire partager cette solitude, ces vies de vieux grincheux vivant seuls sans femmes, trop occupés par le quotidien du travail pour s’ennuyer et sait installer cette tension grandissante, entre les deux personnages. Mais pourquoi cette tension? 
Il sait dépeindre cette rudesse de vie, ces vies de labeur, ces paysages enneigés, ces solitudes, ces caractères de bougons…et progressivement faire de ce roman dépeignant cette ruralité, un roman noir donnant la clé de ces non-dits…de ces secrets de famille, de ces solitudes, de ces « drôles de choses » qui arrivent…
…et surprendre le lecteur dans les dernières pages.
Ce retour sur les terres du Massif Central de mon enfance, m’a enchanté. Frank Bouysse sait, avec son écriture riche et imagée, donner du plaisir à son lecteur, et le surprendre. Avec ce livre, j’ai découvert cet auteur dont je reparlerai. C’est certain.

Beau coup de cœur 


Connaître Franck Bouysse

Quelques extraits
  • « Des gens diraient plus tard qu’on n’aurait pas dû le secouer comme on l’avait fait pour lui extorquer le fameux cri et que, si dans le futur il s’était mis à parler plus volontiers aux animaux qu’aux hommes, c’était un peu à cause de ce retard à l’allumage. » (P. 10)
  • « Il faut croire que, tant qu’on n’a pas goûté à mieux que ce qu’on a sous la main, on se trouve des raisons d’apprécier sa pitance, peut-être même de ne pas du tout en chercher d’autre. Sûrement un des secrets du contentement. » (P. 13)
  • « Un drôle de pays de brutes et de taiseux […] Le seul trésor qu’ils côtoyaient chaque jour était en même temps l’expression de leur calvaire, cette nature majestueuse et sournoise, pareille à une femme fatale impossible à oublier. » (P. 13-14)
  • « Et après tout, qu’est-ce qu’il aurait fait d’un tas d’argent ? Personne ne peut repeindre un ciel d’hiver avec. Alors quoi ? » (P. 19)
  •  « Il se fit réchauffer du café dans une casserole, patientant devant le fourneau pour ne pas qu’il bouille. La mémé disait toujours qu’un café bouillu, c’était un café foutu, le genre de leçon qui ne s’oublie pas. Gus pensait que c’était décidément une drôle de journée, avec tous ces souvenirs qui s’amenaient, comme des vols de corneilles sorties du brouillard. Des souvenirs dont on ne sait jamais où ils mènent, ni même si ça fait du bien de les avoir, mais qui resurgissent et s’imposent, sans crier gare. » (P. 22)
  • « Il était temps de faire sortir Mars pour qu’il se dégourdisse les pattes. Gus ouvrir la porte de la remise, et aussitôt le chien déboula pour se remettre à tourner autour de son maître en jappant, oubliant que la main du libérateur était également celle du geôlier. » (P. 28)
  • « La solitude est un point commun a beaucoup d’hommes et de femmes, comme si la mort s’invitait à tous les mariages. Chacun sait que les ménages à trois ne fonctionnent jamais, et que c’est l’humain qui finit toujours par être raboté. » (P. 29)
  • « Une fois qu’il en eut terminé avec son travail matinal, il entra faire chauffer un peu de lait et beurrer deux tartines de pain de seigle. C’était étrange et nouveau à la fois, cette sensation que le demi-siècle passé ne trouvait aucune justification aux yeux de Gus, comme si la routine rassurante marquait désormais la négation de son vécu d’homme, comme si sa conscience changeait de polarité. Rien ne parvint à passer dans sa gorge. Il versa son lait dans l’écuelle de Mars. Les tartines, il n’essaya même pas de les goûter. Il y avait comme une corde dans son ventre, qui n’arrêtait pas de s’entortiller sur elle-même et de grossir pour vouloir toute la place. Il n’arrêtait pas de repenser aux coups de feu et aux cris. » (P. 38)
  • « Qui voudrait avoir envie de causer pour rien avec quelqu’un comme lui ? Les gens sans opinion n’intéressent personne, et Gus avait le sentiment d’être ce genre de personne-là, une colline bien arrondie, plutôt qu’une montagne escarpée. » (P. 66)
  • « Il se passait décidément de drôles de choses ces derniers temps dans ce foutu pays, et Gus devait bien reconnaître que ça le perturbait grandement. Qu’est-ce qu’un type pouvait faire à se balader pieds nus dans la neige ? Même avec ses croquenots et une grosse paire de chaussettes en laine épaisse, Gus n’avait pas chaud; alors il voyait difficilement comment il était possible qu’une personne normalement constituée puisse crapahuter, sans rien pour parer du froid. » (P. 87)
  • « Les apparences ont la vie dure et on leur fait dire aussi ce qu’on veut bien. » (P. 118)
  • « – Le diable, il habite pas aux enfers, c’est au paradis, qu’il habite.
    Abel sortit la dessus, en laissant sa réflexion se balader dans la pièce, tel un chien qui aurait perdu son maître. Le genre de truc qu’on balance en sachant que ça fera son chemin à coups de hache. » (P. 136)

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