« L’amour au tournant » – Samir Kacimi

L'amour au tournantUn vieil homme, Nordine Boukhalfa, ancien chirurgien dentiste vient d’avoir  quatre-vingt-six ans. Il s’ennuie, et n’a plus de goût à la vie dont il n’attend plus rien.. Il n’espère qu’une chose, que la mort l’appelle. Il a été marié, mais son épouse qu’il n’aimait pas est morte. Depuis il vit seul. Ses journées sans but sont longues et il les passe dans les squares, assis sur un banc.
Le matin de son anniversaire, alors qu’il laisse s’écouler le temps sans but, un autre vieil homme s’assied à ses côtés et lui demande : « Tu aurais une cigarette ? »…et les voilà les deux papis partis pour une rencontre qui va changer leur vie. Ce vieil homme Qassem Amir lui parait pourtant antipathique au premier abord.
Le lecteur est alors pris, dans une conversation qu’il ne pourra quitter, dans un livre dont il tournera les pages avec bonheur…les anglicistes diraient un « page-turner », un mot que j’ai récemment découvert, dans des blogs de lecteurs, sans correspondance en français.
Leur conversation se déplacera du square et se poursuivra dans les bars et les restaurants durant deux après-midi. Deux canettes de bière et trois verres de whisky libéreront les paroles, vaincront les inhibitions.
Qassem propriétaire d’une 203 qu’il utilise comme taxi pour rendre service, et aussi pour des rencontres galantes. On apprendra plus tard qu’il est bien plus jeune que Nordine, il lui parlera de son ami, Abdallah, que l’on ne rencontrera pas, et d’une femme Loubna, qui était l’une de ses passagères ..Tous deux lui ont fait changer sa vision du monde.

Ils parleront d’amour, des femmes, du sexe, de la religion, de Dieu, de la mort, de la vie après la mort, du bonheur, du lendemain, de l’espoir, de littérature et d’un mystérieux livre fait de pages blanches …Seul le titre figure sur la couverture : « Murs ». on en apprendra plus à la fin du livre…

Le « bavardage anodin [..] n’a pas tardé à déboucher sur de grandes confidences » entre ces deux hommes que tout oppose, l’un est sans but, triste, même la mort ne veut pas de Nordine. Amir au contraire est exubérant, croque la vie à pleines dents et arrive à trouver le bonheur dans cette Algérie faite de contraintes. Pour lui, il faut choisir sa vie, faire fi d’un déterminisme lié à la naissance. Le message qu’il transmettra à Nordine pourrait se résumer de la façon suivante : « La vie est un choix, pas un état de fait instauré par la naissance et aboli par la mort »  et à tout âge on peut trouver l’amour.

Mais ces conversations perdraient sans aucun doute une grande partie de leur sens et de leur intérêt, si elles se déroulaient dans une autre ville qu’Alger, sans les contraintes diverses imposées par le passé et le présent politique de l’Algérie que Samir Kacimi dépeint avec noirceur, dans une très grande liberté de ton, des contraintes et un désespoir qui peuvent emprisonner des « citoyens de seconde zone : eux sont moudjahidin, eux sont martyrs, eux sont enfants de martyrs. Nous, nous ne sommes que les enfants du peuple. Un peuple qui n’est pas tombé en martyr, qui n’a pas combattu….des fils de putes et de harkis. »
Et finalement on s’apercevra que cette unique cigarette, celle qui a permis leur rencontre, permettra à Nordine de voir la vie sous un autre jour…convivialité de la cigarette

Bien que bilingue, Samir Kacimi a écrit »L’amour au tournant » en langue arabe. C’est son premier roman traduit en français. Tout un sens
Ce livre appartient à cette catégorie de livres, qui fait du bien, d’une part parce qu’il a été édité en Algérie, bien que certains passages soient très critiques envers ce pays « qui tourne le dos à l’intelligence’’. Et d’autre part qu’on gardera aussi parce qu’on est certain d’en relire des passages, de temps en temps, parce qu’on sait qu’une autre lecture ouvrira d’autres portes.  Le lecteur découvrira qu’il pourra encore connaître l’amour….jusqu’à 85 ans. Youpi!
Premier roman de cet auteur traduit en France, une belle écriture jamais vulgaire, toute en finesse et en subtilité servie par une belle traduction.

Éditeur : Seuil – Traduction :  Lofti Nia – 2017 – 189 pages


Qui est Samir Kacimi


Quelques lignes
  • « Voyez-vous, j’attends la mort depuis vingt ans, mais manifestement elle préfère s’occuper de gens qui tiennent plus à la vie que moi. » (P. 19)
  • « Je ne sais pas si vous partagez mon avis : ce n’est pas parce qu’on couche avec quelqu’un d’autre qu’on est infidèle. C’est ce qui précède et suit l’acte qui compte. Si j’éprouve quoi que ce soit à l’égard de ma maîtresse, là je tombe dans l’infidélité. En l’absence de sentiments, cela devient aussi banal que d’aller se promener dans une rue où l’on n’habite pas. » (P. 24)
  • « ….la beauté de la vie réside en ce qu’elle n’est pas complètement prévisible, il arrive sans cesse des choses susceptibles de chambouler nos certitudes, surtout quand celles-ci reposent sur notre expérience passée. » (P. 33)
  • « ….le fait de vivre plusieurs années dans ce pays, même si on a le statut de résident provisoire ou de touriste définitif (comme c’est le cas de la plupart d’entre nous), entraîne un phénomène d’accoutumance à la douleur. Le désespoir est un mal chronique très enraciné dans notre sentiment d’appartenance national. A se demander pourquoi il ne fait pas partie des conditions de naturalisation et d’acquisition de la nationalité. » (P. 35-6)
  • « Je crois que l’idée qu’une toilette du corps puisse débarrasser l’âme de ses péchés est commune à la plupart des religions. En islam, cette purification passe par des ablutions rituelles et une déclaration de repentir. Dans le christianisme, l’eau est indispensable au baptême de l’enfant. Chez les hindous, c’est la fait de se baigner dans le fleuve sacré, le Gange, qui a cette fonction. J’ai lu que les similarités entre les religions, du point de vue tant des pratiques que des récits, sont la meilleure preuve de leur origine commune. » (P. 95)
  • « Dieu n’a pas fait les religions pour favoriser certains hommes aux dépens d’autres. Son intention n’était pas de distinguer un peuple élu ou détenteur de la vérité, ni d’invalider des religions antérieures, mais bien de sauver l’homme du néant, de son orgueil et de sa volonté tenace de devenir lui-même Dieu…. » (P. 110)
  • « Le bonheur est nécessairement une construction mentale, car le présent est trop fugace, et seuls les souvenirs permettent d’apprécier la valeur de ce que l’on vit. C’est peut-être pour ça que la mémoire s’attache à des éléments auxquels on ne fait pas attention sur le coup. » (P. 171)

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