« Un Long silence » – Mikal Gilmore

Un Long silenceGary Gilmore….un vague souvenir pour les plus anciens d’entre nous…Il fut l’homme qui exigea que la peine de mort à laquelle il avait été condamné soit appliquée. Il fut fusillé le 17 janvier 1977 dans un hangar, et semble-t-il, ce fut lui qui donna l’ordre de tir aux cinq hommes chargés de la basse besogne « Let’s do it » : … »faites le ». 
Il avait tué de sang froid  durant les hold-up d’une station-service et d’un motel deux jeunes pères de famille. Il les avait fait s’allonger au sol, à plat ventre, et il les avait froidement exécuté d’une balle dans la tête..pour quelques dollars 
Sa volonté dernière d’être exécuté avait fortement dérangé et interrogé à la fois les hommes politiques – la peine de mort n’était plus appliquée depuis presque soixante dans l’Utah – les membres de la commission de remise de peine, sa famille, les opposants à la peine de mort, les artistes…. Comment refuser la volonté du condamné..Hypocrisie d’un système !

On dénombrera cinq impacts dans son cœur déchiré. Son frère Mikal Gilmore écrira : « La tradition de l’Utah – et peut-être aussi sa loi – veut qu’un peloton d’exécution soit constitué de cinq hommes, mais que seuls quatre d’entre eux aient des fusils chargés. Le cinquième a une balle à blanc. Comme ça, si l’un des hommes a des problèmes de conscience, il peut toujours raisonnablement douter d’avoir véritablement tiré sur le condamné. » Alors pourquoi cinq balles ? Étaient-ils tous si fiers de cette mission, si désireux de participer à cette mort, de penser au fond d’eux-mêmes « je l’ai fait »?
Une longue tradition et la culture du sang dans cet état rigoriste, de religion mormone…Une religion qui prône « l’expiation par le sang »  : tu as fais couler le sang, alors tu périras dans le sang, fusillé, égorgé, pendu. Dans le passé les nombreuses exécutions capitales étaient publiques, exécutions spectacles importantes pour former les jeunes enfants dans la rigueur de la foi…
Mikal Gilmore petit frère du condamné, nous trace un portrait dérangeant de l’histoire de cette culture mormone, de ses principes et interdits, et déroule la vie de la famille, une vie d’errance de ville en ville, afin de fuir la justice et les risques de condamnation du père à la suite de ses escroqueries permanentes. La famille couchait dans les hôtels minables, dans la voiture, dans des maisons hantées…Sa mère, spirite adepte des planches Ouija, ne connaissait pas le passé de son mari. Elle supposait ses mauvais coups, ignorait les noms sous lesquels il les avait fait, le nombre et les noms de ses autres enfants, de ses autres femmes. Elle a été marquée par son éducation religieuse rigide, par son père qui la forçait à assister et à regarder les exécutions publiques. 
Curieusement l’état civil ne connaissait pas Gary: à sa naissance ses parents le déclarèrent sous le nom de Faye Robett Coffman…il ne sut jamais pourquoi. Comment voulez-vous avoir la tête qui tourne rond dans ces conditions?
Le père de Gary, ancien artiste de cirque, se déclarait fils d’Houdini, le prestidigitateur. Il s’imposait par une violence quotidienne envers ses enfants et son épouse, coups de ceintures, coups de cuir pour affuter les rasoirs…Des coups jusqu’au sang, qui loin d’éduquer les gamins ont fait d’eux très tôt des petits délinquants. « L’enfer, c’était la famille ». Gary était battu jusqu’au sang, pour un oui ou un non, il connut tôt les maisons de redressement, leur violence, les viols. Afin de s’imposer, il devint lui aussi de plus en plus violent. Les condamnations successives étaient sans effet. Au retour de la prison, les mauvais coups permettaient de gagner quelques dollars, les coups du père reprenaient. Gary devenait de plus en plus dangereux pour la société.gary gilmore.jpg
Les frères aussi furent délinquants, connurent la prison, eurent des morts violentes..
Mikal Gilmore, bien plus jeune que ses frères, devint rédacteur en chef du magazine Rolling Stones. Lui aussi a frôlé la délinquance. Il écrit un livre dérangeant par bien des aspects et toujours présent à mon esprit. Un livre qui connait quelques longueurs, quelques redites, des retours en arrière faisant parfois perdre la chronologie des événements. Un livre qui, malgré ces petits défauts, fournit une information utile sur l’histoire américaine, sur une certaine société américaine, violente, sur cette justice américaine, punissant, réprimant, violente elle aussi. Un système judiciaire dont les décisions, loin de remettre dans le bon chemin, imposent au condamné, au fils des peines successives, d’être de plus en plus violent, y compris en prison pour s’imposer et éviter le viols collectifs.
On est bien loin du rêve américain, du bling-bling, du fric qui s’étale partout… C’est peut-être là que se trouve la source de toute cette violence, dans ce Dieu dollar..Un vrai démon.
On ne peut empêcher de transposer ces situations, cette violence dans ce que nous appelons maintenant pudiquement « les quartiers ».
Ce cercle de violence qu’il faudra bien briser un jour. Par la violence ? 
Livre utile et dérangeant. 
Mikal Gilmore fait souvent référence dans ce livre à un autre livre qui obtint le Prix Pulitzer : « Le chant du bourreau » de Norman Mailer…Je viens de le commander en occasion sur Recyclivre. J’en parlerai bientôt.

Editions Points – Traduction  : Fabrice Pointeau – 2012 – 609 pages


Qui est Mikal Gilmore


Quelques lignes
  • « Une fois que vous avez débarrassé le Livre de Mormon de ses prétentions bibliques, vous vous retrouvez avec ni plus ni moins qu’un récit vigoureux abordant les thèmes préférés des Américains : la famille et le meurtre. » (P. 30-1) 
  • « Mon père semble si proche, et pourtant si éloigné. Il est la plus grande énigme de ce livre, et je crains que si je ne la résous pas – si je ne parviens pas à dévoiler ses secrets et à expliquer ses peurs –, alors je n’ai pas le droit de raconter cette histoire. Peut-être que pour connaître mon père je vais devoir examiner mon propre cœur et affronter la part de lui qui s’y trouve. En même temps, ma plus grande peur est de trop lui ressembler, de déjà avoir ses péchés en moi. » (P. 154)
  • « Mes frères ont grandi durant ces années au milieu d’inconnus désespérés – des gens qui avaient tout perdu, des gens qui étaient fous ou ivres ou violents, ou les trois à la fois. Ils ont vu des gens se faire poignarder, et d’autres mourir de faim et de maladie. » (P. 163)
  • « Il m’était arrivé de croire que la propension au crime était une maladie familiale. » (P. 422) 
  • « On pourrait écrire tout un livre rien qu’à partir de ces correspondances et ces rapports de prison, et ce serait un récit remarquable sur l’humiliation et la dévastation. » (P. 437)
  • « Je n’en revenais pas de son audace, de son détachement apparent alors qu’il cherchait à obtenir un suicide cautionné par l’État, un acte qui ne semblait pas moins prémédité qu’un meurtre. » (P. 498)
  • « Nous pouvons condamner les gens à mourir, mais pas à vivre. » (P. 500) 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s