« Une Antigone à Kandahar » – Joydeep Roy-Bhattacharya

Une Antigone à KandaharLa position fortifiée avancée tenue par des américains en Afghanistan a été attaquée. La tension qui suit cette dernière attaque n’est pas retombée. Une femme en burqa assise sur un chariot qu’elle pousse avec les mains s’approche…
Autour du fortin et de la femme, des pierres, du sable, un paysage désolé et aride, les montagnes afghanes
L’attaque  a été meurtrière de part et d’autre. Les talibans ont évacué leurs blessés et une partie de leurs morts. Les américains attendent l’hélicoptère gros porteur et ses hélicos de protection qui emporteront les blessés vers l’hôpital. Ils emporteront aussi le cadavre du chef taliban, afin qu’il soit présenté au monde au nom du combat mené pour la liberté…Il est important de justifier, au nom de cette liberté, la présence américaine en Afghanistan …Communication connue

Nizam, la jeune femme vient demander le corps de son frère, afin de l’enterrer selon le rite musulman. Elle a perdu ses jambes dans un bombardement américain, le jour d’un mariage. C’est la raison pour laquelle elle avance sur son chariot d’handicapée, un chariot en bois bien éloigné des chariots des handicapés occidentaux. Les bombes ont aussi tué tous les membres de sa famille ,  
Les américains refusent sa demande. Le corps de son frère doit être présenté à la presse; il partira par hélicoptère dès que l’état-major le demandera. Il n’était pas un chef taliban, dit-elle…
Alors,  la jeune femme attend, refuse de partir et enterre, à la main, les trois autres cadavres restés face au fortin. Il faut que ces combattants puissent rejoindre la paradis musulman…Face à face, à distance des soldats et de la femme, facilité par la présence d’un interprète. Certains la soupçonnent de transporter une bombe sous sa burqa et règleraient le problème d’une balle dans la tête, d’autres ne voient que la pauvre femme qu’il faut aider, à laquelle il faut porter des repas…Elle est en permanence surveillé par les tireurs d’élite équipés de fusils à lunette de vision nocturne…technologie d’un coté, chariot  en bois et mains nues de l’autre.
Unité de lieu, unité d’action, unité de temps…ou presque… les éléments de la tragédie sont en place.
Une tragédie en 8 tableaux, afin de camper la scène, de décrire le contexte de cette guerre, du dernier combat meurtrier, de l’arrivée de la femme, du transport des blessés et morts américains vers l’arrière, 8 chapitres différents, dont certains pour donner un regard différent sur la même scène…le sous-lieutenant, l’adjudant, le traducteur, le capitaine…aucun ne voit la scène sous le même angle, avec les mêmes risques, les mêmes centre d’intérêt et les mêmes préoccupations face à cette femme….on la tue ou alors on la transporte à l’arrière afin de l’équiper de prothèses et ensuite la présenter à la presse, toujours au nom de la justification de la présence dans ce pays hostile.
L’attente est longue, le stress avant l’hypothétique nouvelle attaque est toujours présent, la mort rode, elle peut-être donnée, à tout moment, par des snippers cachés dans la montage, tir isolé ou attentat, soit du fait d’un accident…Alors les hommes pensent au passé, au moment où ils firent ce choix de vie militaire, à ces rencontres importantes dans leur vie, au futur, à la famille, à la camaraderie, à la guerre, son utilité réelle ou supposée..Des pages d’intensité dramatique, des pages de doute pendant lesquelles on envisage le suicide, des pages de drames familiaux.
Venus avec toute leur technologie en libérateurs d’un peuple, venus au nom de la liberté, ils sont chassés comme des envahisseurs par des bergers disposant d’armes à feu d’un autre temps, presque centenaires, des pièces de collection.
Quelle est l’utilité de cette guerre ? de toute guerre en général? 
Confrontation incertaine de deux mondes dans lequel le plus fort technologiquement a tout à perdre :
« La guerre est la seule vraie relation que nous ayons avec les gens de ce pays.
Ils le savent ; nous le savons. On se comprend les uns les autres. On a passé un accord.
Nous avons chacun notre règle de représailles ; ils appellent la leur badal, nous appelons la nôtre vengeance.
C’est la spirale ancestrale de l’attaque et de la riposte.
La seule différence entre eux et nous – et elle est d’importance – c’est que nous sommes des visiteurs. Notre place n’est pas ici ; nous ne sommes pas enfermés dans l’histoire locale, cette piteuse chronique d’échecs, cet avenir incertain. Cela rend d’autant plus essentiel que nous fassions ce que nous sommes venus faire, que nous le fassions vite et que nous partions. Que nous partions avant d’être aspirés dans ce cycle d’échecs et de violence. Que nous partions avant de n’être qu’une tribu vaincue de plus. » 
Tout est dit dans ces quelques lignes

Une construction littéraire digne d’intérêt et nouvelle. Un texte qui m’a troublé et qui me hante encore

Editions Gallimard – Traduction Antoine Bargel – Première parution 2012 – 2015 – 355 pages

Quelques lignes
  • « Ils disent : C’est bien que vous puissiez de nouveau jouer de la musique dans ce pays. Sous les talibans, c’était interdit, mais nous avons changé cela. C’est ça, la liberté.
    Je dis : Sous les talibans, ma famille était en vie. Aujourd’hui ils sont tous morts. Qu’est-ce qui est mieux ? La liberté ou la vie ? » (P. 27) 
  • « Je te le dis, mec, l’armée est la seule institution des États-Unis qui ait encore le sens de l’honneur – ou de toutes ces valeurs qui ont fait des USA un pays que les gens admiraient. Le courage, l’endurance, l’intégrité, le jugement, la justice, la loyauté, la discipline, la connaissance. Toutes les autres institutions – et le gouvernement civil en particulier – sont juste des gros tas de merde. Ces gens-là n’ont aucune vision. Les politiciens sont des ambitieux éhontés qui courent après le pouvoir. Et les gros hommes d’affaires et les banquiers s’occupent de leurs intérêts, et le reste du pays peut aller se faire mettre. Et ce sont eux les gens qui nous gouvernent, qui décident ce qu’on peut faire ou non, ces têtes de nœud. Ici, ils nous ont refilé un gouvernement qui pue la corruption, ils nous ont enfermés dans une camisole de force opérationnelle sans objectifs précis, et ils nous ont oubliés en espérant qu’un miracle se produirait. Ça pue, mec ; toute cette comédie pue complètement. Je suis désolé, mais j’aimerais que ma seule et unique existence ne se passe pas comme ça. J’aimerais être fier de mon pays et de ce qu’on représente. Traite-moi d’idéaliste pathétique, je m’en fous, mais c’est pour ça que je me suis engagé dans l’armée. Je pense à mes potes d’université dans leur bureau à air conditionné au sommet d’un gratte-ciel et je remercie le Ciel d’avoir échappé à leur sort. » (P. 184-5)
  • « J’écris pour essayer d’établir le sens des choses avant de perdre complètement la boule. Je ne peux pas me permettre de succomber à l’illusion que cette guerre n’a pas de signification plus globale, pas de vérité essentielle, rien qui transcende le quotidien. Et pourtant, il n’y a pas de paix après les batailles durement gagnées, pas de repos, nulle réalité stable, seulement des espaces vides à la place d’amis, de l’air empoisonné et de vastes silences obscurs. » (P. 284)

Une réflexion sur “« Une Antigone à Kandahar » – Joydeep Roy-Bhattacharya

  1. J’ai été happé par ce livre que je trouve très puissant .
    Sa construction avec le ressenti et le vécu des différents protagonistes est inhabituelle et intéressante . Livre très bien documenté du point de vue militaire .

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