« Ebène – Aventures africaines » – Ryszard Kapuściński

Ebène - Aventures africainesRyszard Kapuściński a arpenté l’Afrique noire de long en large, des années 50 aux années 70, en qualité de journaliste correspondant d’une agence de presse polonaise… Il n’a fréquenté ni les Hilton ni les palaces africains, il n’a jamais voyagé en classes affaires dans des avions luxueux. Peut-être que les moyens mis à sa disposition ne le lui permettaient pas, mais surtout, je crois, il voulait être au plus près des Africains, connaître et partager leurs conditions de vie, leurs misères, leurs difficultés, afin de proposer à ses lecteurs des reportages sincères et vrais. Alors il dormait dans des masures, sous la tente, voyageait dans des autocars surpeuplés, non climatisés, bien sûr, et patientait sous le soleil, en plein désert, dans l’attente que le chauffeur répare pour la énième fois son vieux camion déglingué. Etre humble et vivre comme eux était indéniablement le meilleur moyen pour lui de se faire accepter des Africains, de recueillir leurs mots, de connaître leurs maux.

Quelle chance pour nous de découvrir cette Afrique, sa pauvreté, sa poussière, son soleil de plomb, ses paysages, ses cultures et traditions, ses marchés, ses routes où seuls les camions Berliet incassables pouvaient s’aventurer ! Et j’en passe. Il s’agit de cette Afrique d’il y a 40 à parfois plus de 60 ans.
Plus d’une fois il frôla la mort de soif ou au contact de milices armées. 
En une trentaine de chapitres, pouvant être lus indépendamment les uns des autres (bien qu’il soient chronologiques) , Ryszard Kapuściński, nous fait partager ces années d’aventures, nous conte ces coups d’Etat, ces dictateurs qui vivent dans l’or et le luxe, les seigneurs de la guerre et leurs massacres, mais aussi ces femmes humbles qui vont chercher l’eau au puits, les traces et conséquences du colonialisme, de la sécheresse qui vide les campagnes de ses habitants, la faim qui tue les gamins, ces villages dans lesquels « on mange une fois par jour et toujours la même chose »….
Alors ces Africains pauvres dans leurs villages iront s’agglutiner dans les villes où ils seront contraints à la mendicité, à une plus grande misère les obligeant à rechercher le secours d’associations humanitaires
Ce livre est une source d’informations précieuses et documentées sur cette Afrique, qu’il aimait tant, cette Afrique qu’il considère avec un regard critique d’humaniste, mais aussi sur les conséquences de la colonisation, sur les guerres ancestrales entre peuples ennemis, Tutsis et Hutus ou Touaregs et Bantous notamment, le « fanatisme ethnique », pour reprendre ses mots.
L’Histoire côtoie la sociologie, les récits d’aventures, les descriptions des paysages africains, les rencontres, les analyses de l’auteur. 
On ne s’ennuie jamais. On est parfois surpris par certaines remarques, notamment lorsque l’auteur nous parle des religions cohabitant sereinement : « En effet cohabitent en Afrique des foules de mollahs et marabouts islamiques, des centaines de prêtres de différentes sectes et associations chrétiennes, des milliers de chamans de cultes et de dieux africains. Malgré une certaine concurrence, la tolérance dans cet univers est étonnante, le respect mutuel général. » (P. 265)
Autres temps, autres mœurs ! 
Bien que certains textes aient plus de cinquante ans, ces récits et reportages, d’une dizaine de pages chacun, nous permettent tour à tour de de nous émouvoir devant ces hommes et femmes simples et pauvres, mais aussi, et surtout de  nous indigner devant ce gâchis énorme auquel doit faire face ce continent. Gâchis du fait de dirigeants, du colonialisme…Gâchis qui perdure. Malheureusement. 
Indispensable, me semble-t-il pour comprendre l’Afrique d’aujourd’hui.
Éditeur : Plon – Traduction : Véronique Patte – 2000 – Première parution : 1998 – 325 pages

Présentation de Ryszard Kapuściński


Quelques lignes
  • « Dans toute l’Afrique, chaque communauté de quelque importance a sa propre culture, un système original de croyances et de coutumes, sa langue et ses tabous : tout cela est infiniment compliqué, alambiqué et mystérieux. C’est la raison pour laquelle les grands anthropologues n’ont jamais employé l’expression de « culture africaine » ou de « religion africaine », sachant que ces concepts n’existent pas, que l’essence de l’Afrique est son infinie diversité. » (P. 36)
  • « Autant en Europe, et a fortiori en Amérique, l’individualisme est une valeur appréciée, autant en Afrique il est synonyme de malheur, de malédiction. La tradition africaine est collectiviste, car seul un groupe solidaire peut faire face aux multiples et constantes adversités de la nature. » (P. 42)
  • « Les Européens restaient accrochés aux côtes, à leurs ports, à leurs auberges, à leurs navires, ils ne s’enfonçaient dans les terres que de mauvaise grâce, sporadiquement. En effet, les routes étaient rares, ils avaient peur des populations hostiles et des maladies tropicales : le paludisme, la maladie du sommeil, la fièvre jaune, la lèpre. Bien qu’installés sur ces côtes depuis plus de quatre siècles, ils vivaient dans le provisoire, se distinguaient par une mentalité mesquine que dominait l’appât du gain immédiat, de la proie facile. » (P. 63)
  • « La grande famine ne vient pas de la pénurie, c’est l’œuvre criminelle de ses dirigeants. Il y avait assez à manger dans le pays, mais quand la sécheresse a sévi, les prix sont montés en flèche et les paysans pauvres n’ont pas eu les moyens d’acheter de la nourriture. Le gouvernement aurait pu intervenir, il aurait pu alerter l’opinion internationale mais, pour des raisons de prestige, il n’a pas voulu reconnaître que son pays était en proie à la famine et a refusé de recevoir de l’aide. À cette époque, il y a eu en Éthiopie un million de morts. Le premier à avoir caché cette hécatombe a été l’empereur Hailé Sélassié. Puis celui qui l’a privé du trône et de la vie, le colonel Mengistu. Séparés dans la lutte pour le pouvoir, ils étaient unis dans le mensonge. » (P. 139)
  • « En Europe, la moindre guerre fait couler des flots d’encre, gonfle les archives de milliers de documents, suscite des expositions dans les musées. Rien de tel en Afrique ! La guerre, même la plus longue et la plus terrible, sombre vite dans l’oubli. Ses traces disparaissent dès qu’elle est finie : les morts doivent être enterrés tout de suite, les cases brûlées sont aussitôt remplacées par des cases neuves. » (P. 200)
  • « Sur l’ordre de Mengistu plus de 30 000 hommes ont été fusillés, (certaines sources avancent même le nombre de 300 000). Je me souviens des rues d’Addis-Abeba à la fin des années soixante-dix, jonchées au petit matin de cadavres : la moisson de la nuit. Mazengia explique avec philosophie : l’histoire est un processus complexe, elle commet des erreurs, fait des détours, tâtonne, parfois s’enlise. Seul l’avenir appréciera, trouvera les bonnes mesures. » (P. 225)
  • « Hormis le Nord islamique et l’Éthiopie, l’Afrique n’a jamais connu l’écriture. L’histoire a toujours été transmise oralement, les légendes ont toujours été communiquées de bouche à oreille, les mythes ont toujours été créés collectivement, inconsciemment, au pied d’un manguier, dans les ténèbres profondes du soir quand seules résonnaient les voix tremblantes des vieillards. Car les femmes et les enfants se taisent, ils écoutent. » (P. 318)

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