« Suite française » – Irène Némirovsky

Suite-francaise« Mon Dieu ! que me fait ce pays ? Puisqu’il me rejette, considérons-le froidement, regardons-le perdre son honneur et sa vie. Et les autres, que me sont-ils ? Les Empires meurent. Rien n’a d’importance. Si on le regarde du point de vue mystique ou du point de vue personnel, c’est tout un. Conservons une tête froide. Durcissons-nous le cœur. Attendons. »
Quelques mots relevés dans les annexes du livre, extraits des notes de l’auteure reprises en fin d’ouvrage… Irène Némirovsky était lucide. Quelques mois plus tard elle était gazée à Auschwitz…une parmi six millions. Elle avait presque 40 ans.
J’avais lu ce livre il y a bien longtemps, lorsqu’il obtint le prix Renaudot en 2004. Une récompense posthume bien méritée, une reconnaissance qui m’avait bouleversé. C’était la première fois que ce prix était attribué à un auteur disparu.

Hasard n’une nouvelle rencontre sur les rayons d’une médiathèque. Hasard que je remercie. 
« ….Regardons-le perdre son honneur et sa vie », ces mots qui résument tout à fait ces presque 400 pages de roman. Un roman qui prend des airs de reportage lucide, au jour le jour presque, sur cet exode des français aisés possédant une voiture en 1940-41, et d’autres plus pauvres prenant leur bicyclette, quittant tout pour fuir devant l’avance des troupes allemandes qui envahissaient la France : « ….il y a le troupeau des affolés et il y a les malins qui ont mis des provisions en lieu sûr… »
Chacun pour soi pour manger, certains avançant un titre ou de l’argent pour justifier des plus de droits, pour passer avant les autres…nombre d’entre eux  étant prêts à voler de l’argent, de l’essence, de quoi manger, de quoi réparer une panne. Une France dans laquelle ce ne sont pas les plus nécessiteux qui sont les plus lâches.
Riches et pauvres se retrouvent académiciens, banquiers, vieilles familles bourgeoises et catho en voitures aux côtés des jeunes idéalistes à vélo, côte à côte sur ces routes sur lesquelles on roule souvent au pas. Les hôtels sont bondés, mais parce qu’on a une position sociale là-haut à Paris, on fait valoir des droits, qui justifient l’arrogance des propos, et le besoin d’écraser les autres de sa supériorité, ou de profiter de leur désarroi devant l’imprévu d’une panne…
Il y a ces soldats qui fuient devant l’avance ennemie et ces autres soldats ou non qui cherchent un chef, et qui voulant stopper l’avance ennemie tentent de bloquer un pont. Il y a ces gamins qui tuent celui qui tente de les sauver et d’autres de 16 ans qui veulent s’engager, et se battre. 
Deux parties distinctes dans lesquelles on retrouve les mêmes personnages : « Tempête en juin » partie retraçant l’exode des français fuyant devant les troupes allemandes, et « Dolce » qui quant à elle rappelle l’attitude des français avec pour cadre celui d’un village de province confronté aux troupes allemandes. 
Irène Némirovsky dépeint une France peu reluisante, celle du « Chacun pour soi! », une France des premiers amours entre femmes françaises et soldats allemands, une France qui reprend le travail et subit les premiers diktats et les premières restrictions imposées par l’ennemi qui commence à avoir faim, et une autre du marché noir, une France qui commence à collaborer et qui dénonce, et une autre qui veut poursuivre le combat dans l’honneur, au péril de sa vie…
Puis les Allemands partirent et « bientôt, sur la route, à la place du régiment allemand, il ne resta qu’un peu de poussière. »
Et quelque part en Pologne une autre poussière….mais ça le roman n’en parle pas…. 
La littérature a perdu un grand nom lors de ces jours maudits de 1942 où Irène Némirovsky fut déportée et gazée et éliminée dans un four. 
Heureusement ses filles ont sauvé ce manuscrit.
Éditions Denoël – 2004 – 390 pages

Présentation d’Irène Némirovsky


Quelques lignes

  • « Sans bruit, phares éteints, les autos arrivaient les unes derrière les autres, pleines à craquer, surchargées de bagages et de meubles, de voitures d’enfants et de cages à oiseaux, de caisses et de paniers à linge, chacune avec son matelas solidement attaché sur le toit ; elles formaient des échafaudages fragiles et elles paraissaient avancer sans l’aide du moteur, emportées par leur propre poids le long des rues en pente jusqu’à la place. À présent elles fermaient toutes les issues; elles étaient pressées les unes contre les autres comme des poissons pris dans une nasse, et de même il semblait qu’un coup de filet pût les ramasser ensemble, les rejeter vers un affreux rivage. » (P. 69)
  • « Ces gens qui refusaient aux réfugiés un verre d’eau, un lit, ceux qui faisaient payer les œufs à prix d’or, ceux qui bourraient leurs voitures de bagages, de paquets, de provisions, de meubles même, et qui répondaient à la femme mourant de fatigue, à des enfants venus à pied de Paris : « Vous ne pouvez pas monter… vous voyez bien qu’il n’y a pas de place… » Ces valises de cuir fauve et ces femmes peintes sur un camion plein d’officiers, tant d’égoïsme, de lâcheté, de cruauté féroce et vaine l’écœurait. » (P. 107)
  • « On avait pris les jeunes hommes ; on avait pris le pain, le blé, la farine et les patates ; on avait pris l’essence et les voitures, maintenant les chevaux. Demain, quoi ? Certains d’entre eux étaient en route depuis minuit. Ils marchaient tête basse, courbés, visage impénétrable. Ils avaient eu beau dire au maire que c’était fini, qu’on n’en foutrait plus que dalle, ils savaient bien que les travaux devraient être terminés, la récolte faite. Il faut bien manger. « Dire qu’on était si heureux », pensaient-ils. Les Allemands… tas de vaches… Faut être juste aussi… C’est la guerre… tout de même, ça durera-t-y longtemps, mon Dieu ? Ça durera-t-y longtemps ? murmuraient les paysans en regardant ce ciel de tempête. » (P. 345)
  • « « À la Kommandantur, avait-il dit, le jour même de notre arrivée, nous attendait un paquet de lettres anonymes. Les gens s’accusaient mutuellement de propagande anglaise et gaulliste, d’accaparement des denrées, d’espionnage. S’il avait fallu en tenir compte, tout le pays serait en prison ! J’ai fait jeter le lot entier au feu. Les hommes ne valent pas cher, et la défaite éveille ce qu’il y a de plus mauvais en eux. Chez nous, c’était la même chose. » » (P. 363)

Une réflexion sur “« Suite française » – Irène Némirovsky

  1. Encore un livre dont la lecture ne pourrait me laisser indifférente…Je le note ! Car, pas tout de suite …Envie encore de faire un peu l’autruche ! C’est bien aussi de savoir sans ressentir trop fort…Car, après, ce sera la colère et je me connais, elle me bouffera sans que je puisse la renvoyer à qui de droit !

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