« Fusillé sur son brancard – L’affaire Chapelant et les fantômes de la Grande Guerre » – Jean-Yves Le Naour

Fusillé sur son brancardLe 11 octobre 1914, au Bois-des-Loges, lors des premiers combats, la section de mitrailleurs du sous-lieutenant Julien Chapelant résiste vaillamment aux assauts allemands et cause d’importantes pertes à l’ennemi. Mais les munitions s’épuisent, les mitrailleuses sont lourdes à transporter et les camions n’arrivent pas. Les soldats sont encerclés et se rendent sur ordre du sous-lieutenant…
Dans les rangs français l’ordre de tirer sur ces soldats déserteurs est donné, le sous-lieutenant est blessé à la jambe par un de ces tirs français. Malgré tout, le lendemain, il réussi son évasion et rampe dans le no-mans land qui sépare les deux armées. De là il est ramené dans les lignes française par ses camarades de combat. 
Le Lieutenant-colonel Didier, son chef de corps, décide de le faire passer en conseil de guerre et d’en faire un exemple. Il lui propose même de se suicider avec son arme, sur son brancard, ce que Chapelant refusera. 

Après un simulacre de procès expéditif, Julien Chapelant meurt donc fusillé, attaché sur son brancard dressé contre un pommier…il est l’un des premiers des 600 « fusillés pour l’exemple » de cette sinistre boucherie.
Révoltant à plus d’un titre, y compris pour ses camarades désignés d’office qui durent accomplir cette sinistre besogne ! 
Après avoir rapporté les faits, Jean-Yves Le Naour place le lecteur dans la situation de l’un de ces soldats, hommes de troupe ou officiers qui jugèrent en quelques minutes le sous lieutenant et le condamnèrent. Le livre est écrit en deux grandes parties distinctes, « Coupable » d’une part, dans laquelle sont repris les éléments à charge et « Non coupable » d’autre part dans laquelle sont repris les arguments de défense du soldat…Deux présentations volontairement partiales….bel exercice !
A chacun de se faire juge.
Le sinistre Lieutenant-Colonel voulait à tout prix ses barrettes de colonel, il les obtint, malgré toutes les fautes lourdes de procédure lors du jugement expéditif qui condamna Chapelant. J’écris « sinistre », vous comprendrez pourquoi…
Cette lecture m’a passionné et révolté. 
Passionné, oui, je le fus par la lecture de faits certes archi-connus, à la lecture de ces quelques pages qui me rappelèrent les rares confidences que me fit mon grand père, blessé plusieurs fois et Croix de Guerre. J’ai vécu à Verdun, où les traces toujours présentes de ces combats dans ces bois au sol défoncé donnent des frissons…des traces qui ne peuvent que nous interroger : « qu’aurais-je fait si j’avais été là? ». Il est facile depuis notre fauteuil de lecture de juger, de condamner…voire de fanfaronner.
Révolté aussi, car le cas de ce soldat Chapelant fut réexaminé à quatre reprises sans suite, une fois la guerre finie, Jean-Yves Le Naour nous le rappelle, y compris par des tribunaux composées d’Anciens Combattants ou par la Cour de Cassation, et ceci malgré toutes les fautes de procédure, évoquées par l’auteur, lors de ce jugement expéditif. 
Chapelant reste donc, aux yeux de l’Histoire et de la Justice,coupable de désertion, mais pas les soldats qui l’ont suivi …ils ont obéi à son ordre de reddition! Un ministre, dont je tairai le nom, décida malgré tout de le faire figurer dans la trop longue liste des « Morts pour la France » 
Hypocrisie suprême !
Et, malgré toutes ses turpitudes le sinistre lieutenant-colonel Didier obtint quand même, avant sa retraite, ses étoiles de général. 
Édifiant !
Aucun président de la République en exercice, y compris les plus récents, n’a souhaité rouvrir le lourd dossier des fusillés pour l’exemple ! 
Il n’est peut-être pas bon de remuer la boue ! « Ils sont notre mauvaise conscience »
Passionnant ouvrage sur le mode de fonctionnement de cette « justice » expéditive. Un ouvrage rédigé en puisant dans les archives militaires, dans les dossiers de Chapelant et de Didier, dans les archives du Ministère de la Justice ou dans les Archives Nationales (entre autres)
Georges Clemenceau, fut ministre de la guerre, il participa activement, faut-il le rappeler, à  la défense du capitaine Dreyfus. Il garde à jamais le surnom de « Père la Victoire » et nous rappelle : « Il suffit d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la musique. »
C’est quand même alors qu’il était en fonction qu’une partie des autres fusillés pour l’exemple furent exécutés…
Passionnant ouvrage – notamment pour les amateurs d’histoire et de justice – qui ne manquera pas d’indigner et d’interroger chaque lecteur ou lectrice, appelé à se faire juge d’un homme!
Juge de l’Histoire.
Éditeur : Armand Colin – 2019 – 202 pages 

Présentation de Jean-Yves Le Naour


Quelques lignes
  • « Si l’accusé est jugé immédiatement, il le sera par un conseil de guerre spécial, une cour martiale créée le 6 septembre 1914 et qui permet de décider rapidement avec trois juges seulement, sans instruction et sans recours en grâce, officiellement pour des cas de flagrant délit. » (P. 42)
  • « Un véritable travail de branquignols. Mais qu’importent ces erreurs formelles : sur le fond Chapelant est coupable et reconnu comme tel. La cour martiale a multiplié les bévues, mais cela ne change rien. » (P. 53)
  • « En droit le jugement est inattaquable, sur le plan moral, c’est autre chose. » (P. 79)
  • « Pas d’ instruction, pas d’appel, pas de grâce, un défenseur nommé au dernier moment : la cour martiale ne fait pas dans la dentelle. Il était pourtant possible d’interroger les soldats qui ne s’étaient pas rendus et ceux qui étaient revenus dans les lignes. » (P. 128)
  • « ….François Hollande a préféré botter en touche et confier la réponse à apporter à une commission d’historiens […] Dès lors, tout était ficelé, puisque si la question des fusillés appartient à l’histoire, la question de leur réhabilitation est une décision politique. Le pouvoir qui se refuserait à prendre cette décision se dissimulerait derrière ces historiens qui, évidemment, ne pouvaient se substituer à lui pour faire de la politique. […..] Emmanuel Macron, à sa suite, n’a pas voulu rouvrir le dossier. Restent quelques 600 bonhommes, comme Chapelant, qui ne sont pas tombés comme les autres. 600 seulement, une goutte d’eau au milieu d’un océan de 1 400 000 sacrifiés. Mais ils sont notre mauvaise conscience. Cent ans plus tard, ils hantent encore. » (P. 202)

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