"Murène" – Valentine Goby

Février 56, il fait un froid de canard, les canalisations gèlent…Les plus anciens s’en souviennent…

François part en camion depuis Paris vers Reims..Panne du camion, François part chercher du secours…Toto le chauffeur ne le reverra pas revenir. François a été retrouvé par une gamine au bas d’un wagon sur lequel il était monté pour trouver une maison où chercher de l’aide…

Retrouvé dans le coma, gravement brûlé. Électrocuté…

« Où va le blanc quand la neige fond ? songe Shakespeare, ce blanc indubitable des flocons, de la neige tassée. Si sûr et soudain aboli. Où vont les souvenirs quand l’oubli les dévore, en vide le cerveau sans y laisser la moindre empreinte, pas même l’infime trace calcaire dont la neige signe son passage, elle, après s’être évanouie. »…pudeur et poésie de Valentine Goby pour décrire ainsi cet accident et ses conséquences gravissimes.

Que sera la vie de François après ce drame, après cette lente et difficile reconstruction physique et morale…?      

Les médecins doivent l’amputer des deux bras, à hauteur des épaules…François qui n’a que 22 ans ne pourra plus jamais avoir une vie normale,et devra forcément compter sur les autres, sur les infirmières, sur sa mère…pour tous les gestes simples de la vie…d’une vie qu’on pense anéantie à jamais.

Début d’un roman qui aurait pu sombrer dans le pathos, sombrer dans les larmes…sans Valentine Goby, sans la volonté et les compétences des médecins et infirmières et sans, surtout, la force de caractère de François. 

Lui qui allait de chantier en chantier, lui qui gagnait sa vie grâce à la dextérité de ses mains et la force de ses bras est aujourd’hui incapable d’ouvrir une fenêtre et de se jeter dans le vide…une tentation qui vous effleure forcément, incapable à jamais de caresser une fille, d’allumer seul une cigarette, de manger seul, incapable de…incapable de ..

Une vie toute tracée à oublier…une autre vie à envisager. « Ce qui manque, c’est l’avenir. »

Passons sur les compétences de la médecine et les espoirs offerts par les prothèses des années 50….Autant dire qu’ils sont inexistants ou presque, les prothèses mécaniques sont lourdes à porter et difficiles à faire fonctionner…

Seuls les médecins militaires osaient tenter des reconstructions, osaient imaginer des appareillages, relativement peu fonctionnels. Malheureusement!

François visite un aquarium…sa vie va changer…il vient de comprendre, de trouver une image de vie : une murène qui se déplace vite. Sans nageoire.

Alors François se battra et découvrira, non sans mal, la piscine et d’autres amis pour lesquels « L’eau comble les interstices, fait des palmes entre ses orteils, tend des voiles invisibles entre ses cuisses, ses genoux, ses chevilles, le prolonge et l’augmente »

Il n’est plus handicapé…il est un nageur aux cotés d’autres nageurs, tous farouchement décidés à prouver qu’ils ne sont pas handicapés, mais seulement réparés.

Réparés et plus précieux, plus forts malgré leur différence..Un peu comme ces vases japonais cassés puis réparés, décrits dans les toutes dernières lignes du roman…des lignes et une philosophie de vie que chacun de nous devrait garder présent à l’esprit…

Des vases cassés et réparés plus précieux et plus chers après leur accident, qu’avant. Réparés grâce à l’or !

Un livre forcément dérangeant, qui bouscule chacun de nous, nous émeut sans nous faire pleurer…un livre qui nous renvoie à nos petits bobos, ceux dont on se plaint.

Une belle claque!

Éditeur : Actes-Sud – 2019 – 376 pages


Lien vers la présentation de Valentine Goby


Quelques lignes

  • « Il ne dit pas les tissus fondus dans la chair, les lambeaux de veste, de chemise, de peau retirés du bras gauche carbonisé jusqu’à l’os, l’os apparent, la chair racornie éclatée autour comme une viande trop longtemps laissée sur le gril, l’ampleur du désastre lentement révélée par le déshabillage. Il ne décrit pas la brûlure circulaire au bras droit, le noir carbone coulé dans le blanc de la peau cartonnée à la façon, aurait dit Mum, d’un étrange batik, la menace de nécrose totale. Les brûlures au deuxième degré profond au niveau du torse, du dos, la plaque de peau carbonisée sous le genou gauche. » (P. 53)
  • « Tous les jours on ampute François et des fantômes convoquent les manques, histoire qu’il en soit sûr : il est foutu. » (P. 87)
  • « Le sport pour handicapés est pratiqué quasi exclusivement en rééducation, autrement dit à l’hôpital, exception faite des sourds qui font du sport en club depuis 1918 eux, ils ont une avance considérable… et des aveugles. C’est du sport d’hôpital, donc, et le plus souvent en institution militaire. Après l’hôpital, il n’y a plus de structures d’accueil. » (P. 359)

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