« L’aveuglement » – José Saramago

On m’a dit « Tu es malade de lire ce livre en période de confinement » !

Oui je le suis ! Malade de lecture, malade à l’idée de rester sans lire.

Il ne fallait pas être grand clerc pour prévoir que nous serions confinés du fait de cette épidémie de Coronavirus. Alors j’ai cherché des livres qui avaient évoqué de telles pandémies, et je les ai trouvés quelques heures avant la fermeture de la médiathèque…..

Un homme est au volant de sa voiture, il attend à un feu rouge. Le feu passe au vert, il ne démarre pas, tout le monde s’énerve derrière lui…il voit tout en blanc, « je suis entré une mer de lait » dit-il : il est devenu subitement aveugle.

Un gentil passant prend les choses en main, déplace sa voiture et le raccompagne chez lui. Notre homme consulte un ophtalmo…qui lui aussi devient aveugle, comme le chauffeur qui a l’a aidé à déplacer sa voiture et l’a raccompagné chez lui, avant de lui voler sa voiture….

Et d’autres encore…des dizaines, des centaines d’autres. 

Toute la ville est touchée. La seule solution prise par les pouvoir publics est de confiner, de mettre ces malades en quarantaine, dans des bâtiments désaffectés et de les abandonner à leur triste sort, de leur laisser de la nourriture et de les barricader en postant l’armée pour empêcher toute idée de prendre le large et toute propagation.

Malgré tout le nombre des aveugles croît.

Premières pages presque en miroir de notre actualité ! Dans ces bâtiments désaffectés vite devenus sordides et repoussants de crasse et de merde, un petit monde s’installe, des chefs apparaissent, des clans se forment, la violence s’installe.

Les plus violents trouvent ou bien se créent des armes, exploitent les plus faibles et les femmes ..la nature humaine se révèle : bons d’un coté, méchants de l’autre, violence exactions contre les faibles, viols, abus sexuels. 

Les ravitaillements, presque jetés par les soldats qui se tiennent éloignés de tout risque de contagion, sont sources de trafics, de vols, de stocks au détriment des autres…ça ne vous rappelle rien ?  

Les soldats en arrivent à tirer pour protéger le monde des hommes sains. Un monde qui se réduit comme peau de chagrin.

Manger devient pour certains une préoccupation permanente. Manger et donc accumuler, le devient pour d’autres, au risque de voir périr leurs stocks, au risque de rien laisser aux autres.

Plus, toujours plus !

Les malades sont écartés, les morts sont enterrés puis, plus tard, jetés dehors.

Heureusement, la femme d’un médecin lui aussi aveugle cache à tous qu’elle n’est pas contaminée. Elle sera utile à tous. 

Le réalisme des scènes est violent et perturbant, il faut l’admettre, surtout parce que ce livre fut lut en période d’épidémie de coronavirus et de confinement. Faisant écho à cette actualité et aux violences dans les grandes surfaces, il n’en est que plus fort.

Saramago sait nous remuer en dépeignant la nature humaine, ses bons et pires côtés! Chacun de nous n’est-il pas parfois, aveugle face à notre monde, aveugle face aux exactions, à la violence, à la pauvreté, aux inégalités, aux différences. 

Cette épidémie du chacun pour soi, de l’accumulation, de l’aveuglement aux autres, dans lequel nous vivons, dans laquelle nous nous complaisons souvent, n’est-elle pas un risque pour notre société, ne risque-t-elle pas de tuer notre monde et l’humanisme dont chacun devrait faire preuve ?

Ne devrions nous pas écouter, ceux qui ont conservé une part de clairvoyance? 

C’est la lecture que je fis de cette parabole dérangeante et donc source d’interrogation et de remise en cause. 

Une lecture qui peut toutefois perturber le lecteur du fait de la mise en forme propre à José Saramago, qui n’utilise pas de guillemet pour les conversations, ni les points d’exclamation ou d’interrogation. Toutes les phrases se suivent, toutes identiques dans la forme. Mais c’est un écueil auquel on s’habitue en quelques pages, et qu’on surmonte du fait de l’intensité des propos. 

Un coup de poing salutaire ! Indispensable!


Lien vers la présentation de José Saramago


Quelques lignes

  • « Avec le passage du temps, sans compter les activités de la vie en commun et les permutations génétiques, nous avons fini par introduire la conscience dans la couleur de notre sang et dans le sel de nos larmes et, comme si cela était encore trop peu, nous avons fait de nos yeux des sortes de miroirs tournés vers le dedans, avec pour conséquence, très souvent, qu’ils montrent sans réserve ce que nous nous efforçons de nier avec la bouche. » (P. 29)
  • « Mais on n’a jamais vu d’épidémie de cécité, rétorqua sa femme en se cramponnant à ce dernier espoir, On n’a jamais vu non plus d’aveugle sans raison apparente, or en ce moment il y en a au moins deux. Il venait à peine de prononcer ce dernier mot que son visage s’altéra. Il repoussa sa femme presque avec violence et recula lui-même. Éloigne-toi, ne t’approche pas de moi, je pourrais te contaminer….. » (P. 44)
  • « Les cris avaient diminué, l’on entendait maintenant des bruits confus dans le vestibule, c’étaient les aveugles qui se cognaient en troupeau les uns aux autres, qui se pressaient dans l’embrasure des portes, certains s’égarèrent et aboutirent dans d’autres dortoirs, mais la majorité, se bousculant, agglutinée en grappes ou se propulsant individuellement, agitant les mains avec angoisse comme s’ils se noyaient, entra dans le dortoir en tourbillon, comme poussée de l’extérieur par un rouleau compresseur. » (P. 84)
  • « Si nous ne sommes pas capables de vivre entièrement comme des êtres humains, au moins faisons de notre mieux pour ne pas vivre entièrement comme des animaux, elle répéta si souvent ces paroles au fond simples et élémentaires que le reste de la chambrée finit par les transformer en maxime, en sentence, en doctrine, en règle de vie. » (P. 137)
  •  » Le gouvernement regrette d’avoir été forcé d’exercer énergiquement ce qu’il estime être son droit et son devoir, qui est de protéger la population par tous les moyens possibles dans la crise que nous traversons et qui se manifeste apparemment sous la forme d’une apparition épidémique de cécité, provisoirement désignée sous le terme de mal blanc, et il souhaite pouvoir compter sur le civisme et la collaboration de tous les citoyens pour endiguer la propagation de la contagion, à supposer qu’il s’agisse bien de contagion et que nous ne nous trouvions pas simplement face à une série de coïncidences pour le moment inexplicables. » (P. 225)
  • « Je pense que nous ne sommes pas devenus aveugles, je pense que nous étions aveugles, Des aveugles qui voient, Des aveugles qui, voyant, ne voient pas. » (P. 366)

2 réflexions sur “« L’aveuglement » – José Saramago

  1. Très intéressant, ça donne envie de le lire ! par contre, dommage pour la mise en forme qui peut parfois me perturber, j’en ai déjà fait l’expérience mais bon… si l’histoire est prenante ça doit aller.
    Bonne journée !

  2. C’est certain que la mise en forme est pénible. J’ai lu « Le Voyage de l’éléphant  » et j’en ai gardé un mauvais souvenir, du fait de cette mise en forme…J’ai bataillé fermé avec celui-ci, mais le sujet m’a plus passionné et j’ai réussi, non sans peine toutefois à surmonter cet écueil.C’est surtout le message qui m’a permis de le faire.

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