« Pluie noire » – Masuji Ibuse

« Il y eut un avant et il y aura un après »…

…une petite phrase qu’on entend beaucoup ces jours-ci dans les propos des commentateurs en réponse à ce confinement imposé par la pandémie Coronavirus…..un avant et un après chaque catastrophe technologique ….un avant et un après chaque grande-guerre…chacun espérant que ces drames de l’histoire soient porteurs d’enseignements pour l’humanité.

Un avant et un après Hiroshima…

Avant…on le découvrira peu à lecture de ce roman-témoignages.

On découvrira surtout « l’après », les jours et années qui suivirent, à la lecture de deux témoignages, de deux journaux, celui de Yasuko, une jeune femme, et celui en parallèle de Shigematsu Shizuma, son oncle.

Un oncle qui se désespère de la voir mariée…tous ses prétendants préfèrent fuir le risque qu’elle pourrait représenter, tous la soupçonnant d’avoir été irradiée par une pluie noire.

Pluie dont elle-même parle : « …je me suis aperçue que j’étais couverte d’éclaboussures, comme de boue. Ma blouse à manches courtes était salie aussi, et même en partie abîmée. En me regardant dans la glace, je vis que, sauf la partie qui avait été abritée par ma capuche de protection aérienne, j’étais couverte de taches de même couleur. Je me suis alors souvenue qu’une pluie noire était survenue après notre embarquement sur la bateau clandestin. »

Et pourtant elle était à 20 km du champignon…Elle n’a pas été brûlée, mais elle rencontra beaucoup de difficultés pour se débarrasser de ces taches noires.

Cinq ans se sont écoulés depuis ce drame. Cinq ans après, elle va de rue en rue, avec d’autres jeunes, afin de faire tomber les murs restés debout, des murs et des rues irradiés, hébergeant un mal invisible qui peut surgir quand on ne s’y attend plus…..bien des années après.

Yasuko et son Shigematsu Shizuma sont deux de ces japonais qui virent cet éclair blanc aveuglant, suivi d’un bruit énorme, et du nuage : « Le nuage en forme de champignon ressemblait plutôt à une méduse, tout en paraissant avoir plus d’énergie animale, faisant trembler sa jambe, changeant de couleur sa tête de méduse tour à tour rouge, violette, indigo, verte et s’élargissant toujours vers le sud-est. »

Journaux croisés de traumatismes reprenant les mêmes informations, les mêmes interrogations, les mêmes douleurs et angoisses…donnant parfois à la lecture une impression de déjà lu..lecture éprouvante et pas toujours facile de ce fait, mais surtout essentiellement aussi, du fait des horreurs décrites, des monceaux de cadavres horriblement brûlés.

Ces japonais hébétés ne pouvaient imaginer, dans les premiers jours, ce qu’était ce « pikadon » source de leurs maux, de leurs brûlures, de leurs nécroses. Quelle était dont cette arme ? 

Roman témoignage sur cette horreur, « Pluie noire » permet d’imaginer ce que virent et vécurent ces familles et l’ensemble du peuple japonais…. Masuji Ibuse avait alors 47 ans.

En cela il est utile, en cela il est indispensable pour comprendre cette atrocité, pour tout faire pour que cette arme ne tombe pas dans les mains de fous. 

De ce fait, il est humainement éprouvant…et on découvre que les conséquences physiques peuvent apparaître bien des années plus tard.

Deux cartes insérées en début d’ouvrages représentant pour l’une un territoire d’environ 150*300 km et pour l’autre le plan de la ville d’Hiroshima, ne permettent pas toujours de localiser tous les lieux mentionnés..c’est dommage.

« La guerre finit par avoir raison du jugement des hommes. »

Éditions Folio – 2004 – Parution initiale en 1966 – Traduction : Takeko Tamura & Colette Yugué – 382 pages


Lien vers la présentation de Masuji Ibuse


Quelques lignes

  • « Au village de Kobatake, Shigematsu Shizuma avait depuis plusieurs années le cœur lourd au sujet de sa nièce Yasuko ; et pas seulement depuis plusieurs années, car il sentait bien que ce poids indicible doublerait, triplerait avec le temps. La raison en était la difficulté de marier Yasuko, peu de chose à première vue ; mais les gens du village racontaient que, réquisitionnée vers la fin de la guerre, elle avait travaillé aux cuisines du Corps auxiliaire du Deuxième Lycée de Hiroshima (Kobatake se trouvait à plus de cent soixante kilomètres de cette ville) ; qu’elle était atomisée ; et que Shigematsu et sa femme avaient de bonnes raisons de garder le silence à ce sujet. De là leur difficulté à la marier : car ceux qui venaient, en vue d’un mariage, s’informer de la jeune fille auprès des voisins, avaient vite fait de repartir en entendant cette rumeur. » (P. 11 Premières lignes du livre)
  • « Le père soulevait le couvercle du chaudron d’eau bouillante, lorsque au-dehors a lui une lumière blafarde, intense, qui semblait filer d’est en ouest, c’est à dire de Hiroshima vers la montagne située derrière Furue. C’était comme une étoile filante, de plusieurs centaines de fois plus grande que le soleil. Une énorme détonation a suivi aussitôt. » (P. 27)
  • « Sur le chemin qui longe le parvis, il y avait des gens, tous couverts d’une espèce de cendre ou de poussière et qui tous, sans exception, saignaient : de la tête, de la face, des mains, et ceux qui étaient nus, de la poitrine, du dos, des cuisses, de partout. » (P. 55)
  • « À ce qu’ils disaient, il était tombé à Hiroshima un engin extrêmement puissant, qu’on appelait « bombe spéciale de qualité supérieure » ; le tiers des habitants, y compris les militaires, avait péri sur le coup ; quant aux deux autres tiers, une moitié était grièvement blessée et dans l’autre, il n’y avait personne qui fût tout à fait indemne. Toutes les maisons avaient brûlé. Ce n’étaient pas des bruits, mais la vérité.  » (230)
  •  » Son nom exact serait, paraît-il, “bombe atomique ». C’est une bombe qui lancerait une formidable énergie radiante. J’ai vu dans les ruines des tuiles de faîte dont la surface écumait ; leur couleur aussi avait changé en rouge feu. C’est une invention épouvantable. On dit que l’herbe même ne poussera plus à Hiroshima ni à Nagasaki pendant soixante-quinze ans. » (P. 358)

2 réflexions sur “« Pluie noire » – Masuji Ibuse

  1. Quel courage de se plonger dans une telle lecture ! Pour ma part, je ne pourrais pas en ce moment ….mais, un grand merci pour cette chronique nécessaire sur un tel livre 😉

    • Je suis sans aucun doute un peu (voire beaucoup malade)…. J’ai voulu lire comment ces catastrophe sanitaires, ou autres, avaient été traitées dans la littérature. D’où mes dernières lectures…J’ai même lu, pour la 3ème fois « La peste » que je dois commenter. Je ne pouvais pas lire autre chose…C’est pour moi un moyen de comprendre, d’analyser. Je ne pouvais pas lire un livre léger… Merci et à bientôt.

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