« Méchamment berbère » – Minna Sif

« La vie et la mort sont pareilles qu’une antenne parabolique, il faut savoir les orienter dans le bon sens si on veut éviter les parasites. » (P. 148)

L’un des bonheurs que nous offre la littérature, est sans aucun doute le bonheur de voyager depuis son fauteuil, qu’il soit de salon ou de train vers d’autres horizons, de nous transporter vers d’autres cultures que jamais peut-être nous n’approcherons, ou au contraires de nous préparer à ces rencontres que nos désirons. 

Et « Méchamment Berbère » fait partie de ces livres autobiographiques qui nous permettent de connaître une de ces cultures éloignées de la nôtre, une culture que certains même, rejettent avec force et dédain voire avec dégoût…le monde de ces familles d’un autre monde, celui de la pauvreté, celui de ces immigrés originaires d’Afrique du Nord, le monde de ces gamines « mariées à treize ans, enceintes à quatorze et battues à partir de quinze ans », le monde de ces femmes passant leur vie dans leur appartement, entièrement dépendantes d’un Vieux, qui n’a strictement aucune considération pour elles.

Un monde dérangeant….un monde glauque qu’on connaît grossièrement à coups de poncifs, de on-dit, un monde source de débats politiques et d’idées toutes faites, préconçues…mais que peu ont approché..  

« Quand on est de Marseille, on est condamné à ne plus croire à rien! » écrivait Gaston Leroux

Et pourtant comment ne pas croire Minna Sif?

Babelio et Masse critique m’ont offert ce livre en échange d’un commentaire. Un commentaire qui fera suite à quelques heures de trouble grandissant au fur et à mesure de cette lecture, de cette baffe parfois glauque. 

Écriture coup de poing car elle décrit un monde violent, celui de ces familles venues en France pour fuir la pauvreté de leur Maroc originel, et découvrant une autre culture encore plus violente, celle de ces immeubles sordides dans lesquels vivent aux cotés des rats, ces hommes, responsables de familles, qui plaqueront femmes et enfants, sans état d’âme, pour courir vers une gamine qu’ils plaqueront plus tard,elle aussi, quand son ventre sera déformé par les grossesses qui suivent les grossesses, quand ils en auront marre de lui balancer des claques chaque fois qu’elle osera le contredire.

Ces hommes qui captent les allocations familiales pour construire une maison au Maroc. 

La vraie héroïne de ce texte qui n’est pas un roman, c’est Inna – la maman en langue berbère – faite pour enfanter et tenir le foyer, plaquée pour une plus jeune par « le Vieux » qui l’avait eue alors qu’elle était encore ado. 

Inna qu’on admire ! « Elle nous a tirés du tiers-monde sans nous accoler la fameuse étiquette d’enfants d’immigrés prêts à un emballage d’infortune. »

Comment ne pas être perturbé par ces phrases et cette langue brutes, sans aucune rondeur ni douceur…mais comment comment parler de la brutalité de cette vie sans employer cette langue…il y aurait un décalage incompréhensible !

Comment ne pas être ému par cette crasse,  par ces fils et frères qui sont sortis de cette fange et qui dorénavant la regardent avec dédain, elle et ceux qu’elle habille, par ces femmes répudiées ou mises dans ces bordels crasseux, par ces superstitions d’un autre temps, par ces gamins placés par les services sociaux, et par ces promenades dominicales dans les beaux quartiers pour découvrir un monde inconnu qui fait rêver….

J’ai été percuté par cette écriture coups de poings…Au pluriel. 

Ému par ces femmes seules personnages auxquelles le roman rend hommage. Tout le travail, tout le peu de bonheur reposent sur elles. Les hommes sont mis au pilori.

Comment pourrait-il en être autrement quand on lit leur faible considération, pour leur épouse kleenex qu’on peut jeter à la rue, à tout moment ? 

Il est bon de lire ce qui se passait dans ces tours et ces barres d’immeubles des quartiers dans lesquels on n’ose s’aventurer. Est-ce toujours d’actualité ?

Au moins faites le depuis votre fauteuil… au risque d’être dérangé, fortement perturbé par ces portraits de femmes et de familles déracinées abandonnant lentement leurs traditions pour l’émancipation.

Éditeur : Les Poches du diable – 2020 – Parution initiale en 2008 – 211 pages


Lien vers la présentation de Minna Sif


Quelques lignes

  • « Cette médina marseillaise, noyée par un flot continu d’immigrés jaillis des bords de la Méditerranée. Une vague déferlante d’Algériens, de Marocains, de Tunisiens, qui se déployait tumultueusement depuis les quais du port de la Joliette, pour s’en aller se jeter jusqu’au travers d’un entrelacs de ruelles malpropres ornées de spectres d’immeubles à la façade crevée, avachie. » (P. 20)
  • « Elle disait que puisque la mer est aussi vaste que le ciel, à défaut d’atteindre l’un, on pouvait heureusement s’adresser à l’autre. » (P. 41)
  • « Et les poubelles nous appartenaient. On se meublait, on se nippait, on se cultivait grâce aux poubelles. » (P. 42)
  • « Au consulat, ils disaient que le Vieux avait tous pouvoirs de lui confisquer son passeport, de la répudier avant d’envoyer à Marseille l’autorisation de nous pousser dans le premier avion, un carton accroché au cou. » (P. 52)
  • « …la faim a été notre cri de bataille. Elle nous chevillait l’estomac et nous talonnait l’esprit, impossible de la semer, on distinguait partout des mirages de bananes, de fromage et de poulets. » (P. 94)
  • « Quant au bon Dieu des Français, il était pareil que notre Vieux, lui aussi avait lâché son mioche en plein dans la merde » (P. 162)
  • « On avait la terreur de n’être que des françaises de deuxième ou de troisième ordre. » (P. 167)  

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