« Nickel Boys » – Colson Whitehead

« Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. »

Un cimetière clandestin est découvert sur le site de Nickel, un centre de rééducation de gamins plus ou moins délinquants. Certains corps présentent des fractures, d’autres ont le crane enfoncé, ou des cages thoraciques criblées de chevrotines.  Ces gamins du centre de rééducation ont été enterrés sans aucun respect et en toute illégalité…ils s’étaient évadés !

Elwood est un élève noir apprécié de ses professeurs, souvent des Blancs. Tout lui sourit, il doit même entrer dans une université réservée au Noirs. Il lit régulièrement dans Life tous les articles évoquant les mouvements des Noirs, il aimerait bien s’engager dans ces mouvements et militer sans violence pour que les droits des Noirs soient mieux reconnus.

Nous sommes dans les années 60.

La veille de la rentrée, Elwood décide de faire du stop pour rejoindre l’université… la voiture est arrêtée par la police et Elwood est accusé de vol de véhicule et placé en centre de rééducation….dans celui de Nickel aux côtés de gamins délinquants.

Erreur judiciaire !

La rééducation est simple, elle se cantonne exclusivement dans les coups, le fouet, la cellule d’enfermement, le pain sec et l’eau.

Alors qu’il faisait la comptabilité de M. Marconi, et qu’il allait entrer en faculté, il se retrouve dans une classe dans laquelle les gamins ânonnent et lisent des histoires pour enfants de maternelle.

Colson Whitehead nous livre ce petit rappel historique de ces années 60 relatifs aux écoles d’enfants noirs : « Le jour de la rentrée, les élèves de Lincoln High School recevaient leurs nouveaux manuels d’occasion récupérés auprès du lycée blanc de l’autre côté de la rue. Sachant où partaient leurs livres, les élèves blancs les avaient annotés à l’intention de leurs successeurs : Va te pendre, le nègre ! Tu pues. Va chier ! « 

Même dans ce centre, la ségrégation est reine. Ici, tout faux pas est puni de coups de fouet, si violents que le tissu des pantalons s’incruste dans la chair du dos ou celle des fesses et doit être enlevé à la pince… certains même ne s’en relèvent pas. La force comme outil d’éducation et de dressage !

De temps en temps, cette différence entre Noirs et Blancs est oubliée par les gamins au profit d’une solidarité de souffrance. Et certains disparaissent, ne viennent plus manger au réfectoire, leur chambre reçoit un nouveau gamin, noir ou blanc…

Elwood encaisse, aidé par les textes, par les mots de Martin Luther King. Grâce à lui, il garde espoir, il parvient à surmonter cette haine de certains éducateurs.

Colson WhiteHead parvient à nous faire percevoir dans la chair et dans la tête, tout le mal que produit le racisme violent sur un gamin, sur un ado humaniste. Il n’a rien inventé, ces camps de redressement ont existé, ces cimetières clandestins d’enfants morts sous les coups dans ces centres dits de rééducation aussi. Il nous le prouve. Une rapide recherche sur Internet m’a confirmé que ces centres, et ces cimetières clandestins ont existé.

On ne quitte Nickel que

  • quand on a purgé sa peine (6 mois à 2 ans) ou quand on a atteint ses 18 ans,
  • sur intervention du tribunal,
  • quand on est mort y compris à la suite de mauvais traitements, de maladie par manque de soins
  • si on parvient à s’enfuir

Alors que je lisais ce texte révoltant George Floyd faisait la une de l’actualité !

« Nous devons croire dans notre âme que nous sommes quelqu’un, que nous ne sommes pas rien, que nous valons quelque chose, et nous devons arpenter chaque jour les avenues de la vie avec dignité, en gardant à l’esprit que nous sommes quelqu’un. » (Martin Luther King – P. 37)

L’auteur rappelle dans les dernières pages que ce roman est inspiré de la Dozier School for Boys à Marianna (Floride) et mentionne

« Le site Internet des survivants de Dozier se trouve à l’adresse officialwhitehouseboys.org, et vous pourrez y lire les histoires des anciens élèves, racontées par eux-mêmes ».

Mais ce nom de domaine renvoie aujourd’hui vers un site de fourniture de compléments pour les Boybuilder, Steroids légaux,  Boosters de Testosterone…

Incompréhensible !

Mais, un lecteur bien plus acharné que je ne le suis, a trouvé et m’a transmis l’adresse du site officiel (en américain) des témoignages de ces gamins…une visite bien dérangeante, mais si utile :

https://theofficialwhitehouseboys.org/

Merci à lui!


Lien vers la présentation de Colson Whitehead


Quelques lignes

  • « Il y a quatre niveaux dans cet établissement : vous commencez Asticots, et si vous travaillez bien vous devenez Explorateurs, ensuite Pionniers et, pour finir, As. Restez dans le rang, vous gagnerez des bons points et vous grimperez les échelons. Votre objectif est de passer As, à ce moment-là on vous donne votre diplôme et vous pouvez retrouver votre famille. » (P. 64)
  • « Un pantalon neuf était posé sur la chaise près du lit d’Elwood au dispensaire. Les coups de fouet avaient incrusté dans sa peau des fragments du précédent et il avait fallu deux heures au médecin pour en retirer les fibres. C’était une tâche qu’il devait exécuter de temps à autre. Il y allait à la pince à épiler. Le garçon resterait alité jusqu’à ce qu’il soit capable de marcher sans douleur. » (P. 92)
  • « Nickel était un établissement raciste jusqu’à la moelle – la moitié du personnel enfilait probablement un costume du Klan tous les week-ends –, mais aux yeux de Turner sa cruauté allait plus loin que la couleur de la peau. C’était Spencer. C’était Spencer et c’était Griff et c’étaient tous les parents qui avaient laissé leurs enfants atterrir là. C’étaient les gens. » (P. 131)
  • « Il nous faut croire dans notre âme que nous sommes quelqu’un, que nous ne sommes pas rien, que nous ne valons pas rien, et il nous faut arpenter chaque jour les avenues de la vie avec dignité, et avec cette conscience d’être quelqu’un. (Martin Luther King. » (P. 219)
  • « Leurs pères leur avaient appris à mettre un esclave au pas, leur avaient transmis cet héritage de brutalité. Arrachez-le à sa famille, fouettez-le jusqu’à ce qu’il oublie tout sauf le fouet, enchaînez-le pour qu’il ne connaisse plus rien d’autre que les chaînes. Un séjour dans une cage à sueur en acier, avec le soleil qui brûle le cerveau, c’est excellent pour mater un mâle noir, de même qu’une cellule sans lumière, une chambre au milieu de l’obscurité, hors du temps. » (P. 231)
  • « Interdis-toi d’aimer quiconque car les gens disparaissent, n’accorde pas ta confiance car elle sera trahie, n’ouvre pas la bouche car on te la fermera. » (P. 236)
  • « il se débattait avec l’équation du révérend King. « Jetez-nous en prison, nous continuerons à vous aimer… Mais ne vous y trompez pas, par notre capacité à souffrir nous vous aurons à l’usure, et un jour nous gagnerons notre liberté. Non seulement nous gagnerons la liberté pour nous-mêmes, mais ce faisant nous en appellerons à votre cœur et à votre conscience et ainsi nous vous gagnerons aussi et notre victoire sera double. » (King – P. 237)

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