« L’Humanité en révolte » – Aboubakar Soumahoro

« C’était une voix singulière qui méritait de porter plus loin »… écrira Marie Causse, qui traduisit cet ouvrage, écrit à l’origine en italien…elle évoquait la découverte de ce texte d’Aboubakar Soumahoro…..un texte sous-titré : « Notre lutte pour le travail et le droit au bonheur »

Aboubakar Soumahoro est un auteur d’origine ivoirienne arrivé en Italie il y a maintenant une vingtaine d’années. Il a découvert l’Europe en devenant l’un de ces ouvriers agricoles qui attendent sur un rond-point le patron qui les embauchera pour la journée pour ramasser des tomates ou autres légumes, patron qui le soir lui donnera un billet en le larguant sur ce rond point…quand il le paira …Nombreux sont ceux en effet qui travaillent une journée entière et qui attendent encore leur dû. Une fois sa journée finie, Aboubakar Soumahoro rentrait alors dans l’une de ces baraques crasseuses  faites de tôles et de planches récupérées, baraques regroupées en bidonvilles à la sortie des villes…le mot est si vrai….un toit fait de tôles de bidons. Bref, il sait de quoi il parle ! Il a vécu cet esclavage qui ne dit pas son nom!

Grace à lui et à de nombreux autres réfugiés, les tomates, les sauces tomates  et les légumes que nous trouvons dans nos supermarchés ne sont trop chers, été comme hiver…on rogne sur le  billet versé à ces esclaves modernes afin que les autres maillons de la chaine qui nous fournit les tomates puissent gagner de l’argent, se gaver, faire leurs marges…la marge dont certains ont fait le sens de leur vie, l’objet de chaque journée, d’autres y vivent…ce mot « Marge » a tant de sens… !

La marge, condition de vie de certains, motivation de vie pour d’autres!

Ils sont nombreux, ces travailleurs sans droits, ouvriers agricoles, livreurs à vélo,  mais aussi journalistes pigistes, c’est le marché qui le veut, c’est la chaine des intermédiaires qui ont besoin d’eux et qui vivent et s’enrichissent d’eux.

Eux, ce sont tous ces hommes qui au péril de leur vie ont pu franchir la Méditerranée sur des bateaux de fortune surchargés, cette Méditerranée devenue un immense cimetière pour d’autres. Un jour peut-être faudra t-il juger ces Etat qui refusent d’ouvrir leurs portes à ces hommes pour « Crime contre l’humanité perpétré en mer ». Eux, ces réfugiés qui font peur à tant d’occidentaux, qui ne voient en tous ces étrangers que des risques pour l’équilibre des Etats, pour l’équilibre des populations….ces réfugiés sens de leur haine, de leur fonds de commerce politique.

 Aboubakar Soumahoro nous livre une remarquable étude, une remarquable analyse des conditions d’arrivée  et de vie de ces réfugiés, de ces esclaves modernes qui font si peur à tant d’occidentaux, à tant de partis politiques qui en font le sens de leur haine, leur fonds de commerce…ils viennent manger notre pain, mais sans eux, aurions nous notre niveau de vie occidentale, aurions nous nos pizzas livrés à vélo, même par temps de pluie?  Aurions-nous notre pain quotidien, nos légumes, nos fruits?

« Comment peut-on, à notre époque, tolérer ces formes d’esclavage. Comment peut-on s’habituer à ces injustices ? Comment la politique a-t-elle pu transformer ces esclaves invisibles en « cible de la haine? »

Je suis remué par ce titre, par la lucidité de cet auteur, par son courage, par l’analyse du monde dans lequel nous vivons, un monde dans lequel nous ne regardons pas les prix bas que nous achetons, prix bas qui pré-supposent des esclaves modernes, des êtres sans droit, des prix bas que nous recherchons… Et si apparaissait sur nos emballages sur nos barquettes de fruits ou de légumes une étiquette : « Produit Sans Exploitation Des Travailleurs » comme le suggère Aboubakar Soumahoro 

Il s’appuie sur tant d’autres textes allant dans son sens, textes écrits par des sociologues, des philosophes, des économistes, des auteurs et non des moindres…Albert Camus.

Hasard, coïncidence, ou pire encore….surveillance de nos écrits….? Alors que j’écrivais ce commentaire, alors que je parle de ces sans-abri, alors que je m’indigne des conditions de vie de ces êtres sans droit, qui courent le risque de mourir noyés en Méditerranée,  une page que je n’ai pas sollicitée s’est ouverte sur un autre onglet de mon ordinateur : Alibaba me propose des tentes, dont certaines sont munies, semble-t-il, de tuyaux qui ressemblent curieusement à de tuyaux de cheminée…Oui, mais ce sont des tentes de luxe, isolées à plusieurs centaines d’€uro….Je tiens à votre disposition le lien de cette page : No comment !

Cette page qui s’est ouverte, me fait peur, bien plus encore que ces immigrés qui ne demandent qu’un peu de dignité, que nous ne sommes même pas capables de leur offrir.

Nous acceptons ces MARGES, cette surveillance….

À méditer : « Comment peut-on, à notre époque, tolérer ces formes d’esclavage. Comment peut-on s’habituer à ces injustices ? Comment la politique a-t-elle pu transformer ces esclaves invisibles en cible de la haine? » (P. 87)

L’éditeur précise quant à lui : « La reproduction non commerciale de cet ouvrage est inestimable à nos yeux ».

Un grand merci à cet éditeur et à Babelio pour cette lecture

Éditions Rue des Étaques – Traduction de l’italien par Marie Causse – Parution en 2021 – 163 pages


Lien vers la présentation de Aboubakar Soumahoro


Quelques lignes

  • « Mai j’ai compris que ces gens et moi, nous étions tous sur un ring et qu’on essayait de nous y maintenir à tout prix. Que l’on soit pauvres, exploités et précaires n’y change rien : il faut sortir de ce coin. Qui qu’il arrive, nous ne serons jamais des esclaves. » (P. 16)
  • « J’avais quitté une terre que je connaissais pour un pays qui m’était encore étranger, et où je je ne me sentais pas le bienvenu, car chaque jour quelqu’un ma rappelait que je n’avais pas le droit d’être là. » (P. 22)
  • « …je crains qu’il ne soit « idéologique» de refuser de voir les formes d’organisations sociales et du marché qui permettent à une poignée de gens de disposer de la vie des autres. Souvent, je me demande combien d’hommes  qui exploitent en privé les personnes migrantes affirment en public que «les noirs doivent partir d’ici» (P. 24)
  • « Cette politique, qui tend à donner la priorité aux manouvres électorales au détriment de la vie humaine, produit des prisons à ciel ouvert, où des êtres humains sont contraints à vivre dans des conditions d’esclavage. » (P. 37-8)
  • « Le racisme contemporain, qui refuse d’être représenté comme tel, recourt de préférence à des arguments de nature historique, culturelle ou religieuse. Les hommes sont tous égaux, mais le monde irait mieux si chacun restait chez soi, surtout si les intrus arrivent d’Afrique et sans un sou en poche. Quant aux musulmans, ils accuseraient un retard de plusieurs siècles et ne seraient pas intégrables dans nos sociétés occidentales. » (P. 47)
  • « Si je veux aller vite, je marche seul, si je veux aller loin, je marche avec les autres. » (P. 68)
  • « Je trouve «étonnant»  que les travailleurs et leurs familles continuent à vivre à peine au dessus du seuil de pauvreté, souvent sans parvenir à assurer leurs besoins vitaux tandis que la filière agricole est en expansion et enregistre un chiffre d’affaires qui se compte en milliards. » (P. 104)
  • « Dans le futur, un tiers de la population pourrait vivre dans des conditions de bien-être relatif, tandis que les deux autres tiers vivraient dans une zone grise faite d’incertitudes, de précarité et de pauvreté. » (Selon le philosophe français André Gorz – P. 151)
  • « L’augmentation des inégalités au niveau national, même si elle s’accompagne d’une réduction de la pauvreté et des inégalités au niveau mondial, peut se révéler difficile à gérer politiquement. » (P. 154 – Économiste Branko Milanovic)
  • « Le produit intérieur brut semble être la seule mesure du bien-être et du bonheur. » (P. 159)
  • « Le problème n’est pas d’inventer de nouveaux indices, mais d’avoir une vision capable d’imaginer un horizon différent. » (P. 160)

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