« Entre ciel et terre » – Jón Kalman Stefánsson


Entre ciel et terreRévélation d’un auteur, et gros coup de cœur

Bercé par les mots, bercé par la beauté des vers de Milton, le pêcheur Báròur oublie sa vareuse au petit matin dans la précipitation du départ pour 10 heures en mer: 4 heures à ramer pour aller poser les lignes, 2 heures de pêche et 4 heures de rame au retour…une vie de danger, de froid, celle de la pêche a la morue, celle de ces pêcheurs décrite égale
ment par Pierre Loti dans pêcheurs d’Islande..

Un pays hostile, une nuit hivernale longue et froide, des conditions de travail dangereuses, des hommes qui risquent leur vie pour ramener de ces eaux glaciales les morues qui seront salées au retour….Il est important dans ces conditions de pouvoir compter sur des amis….Báròur a pour ami un gamin qui vit ses premières campagnes de pêche…..mais aucun ami ne peut prêter sa vareuse au pauvre Báròur sans se mettre lui-même en danger. Báròur meurt de froid… « la frontière est si fine qui sépare la vie de la mort : rien qu’un simple vêtement, une vareuse »...Une mort banale dans ce métier, combien de pêcheurs meurent noyés …mais à quoi bon savoir nager dans ces eaux glaciales !

Le gamin ayant perdu son ami, va partir rendre ce livre à celui qui l’avait prêté à Báròur, un vieux capitaine aveugle

Il va chercher sa voie, une autre que celle de la pêche, et du danger…une voie autre que celle de sa propre mort, de son suicide…. si tentant et si facile…Il aime lui aussi les livres et les mots…..Il nous fera découvrir une autre Islande…celle de ceux qui restent à terre, trop vieux ou trop usés pour aller en mer, celle des sédentaires…tournés vers la mer
Mourir parce qu’un livre, parce qu’un poème vous occupent la tête…..Mourir par amitié…..et vivre une nouvelle vie pour ces mêmes raisons…

Jón Kalman Stefánsson, comme son traducteur sont eux aussi des amoureux des mots et de la poésie…ils nous offrent un livre envoûtant et nous font partager par la beauté du texte leur amour pour l’Islande, leur admiration pour ses hommes, pour ces pêcheurs….
Ne passez pas à coté de ce dépaysement dans le temps, dans le froid, dans la beauté des mots et d’un pays

« S’en vient le soir
Qui pose sa capuche
Emplie d’ombre
Sur toute chose
Tombe le silence
Déjà se lovent
La bête sur son lit d’humus
L’oiseau dans son nid
Pour le repos nocturne »


Connaître Jón Kalman Stefánsson


Extraits

  • « Certains d’entre nous ont les yeux marron, des marins viennent jusqu’ici des pays lointains et ce depuis des siècles, car la mer est un coffre emploi d’or. Ils arrivent de France et d’Espagne, nombre d’entre eux ont les yeux noirs et certains laissent la couleur de ce regard auprès d’une femme avant de repartir, puis d’arriver chez eux ou bien de se noyer en route. » (P. 18)
  • « Báròur repose le journal et ils achèvent tous deux de vider le sac de tout ce qui rend la vie intéressante si l’on exclue, en ce qui les concerne, des lèvres rouges, des rêves et des cheveux soyeux. On ne peut déposer des rêves ou des lèvres rouges au fond d’un sac pour les emporter avec soi dans un campement de pêcheurs, vous ne pouvez même pas les acheter même si les magasins sont au nombre de cinq au village et que le choix vous ferait tourner la tête au meilleur moment du plein été » (P. 23)
  • « Siguròur vend des remèdes et des livres sous le même toit, les ouvrages sont tellement imprégnés de l’odeur des drogues que nous conservons ou recouvrons la santé rien qu’en les respirant, allez donc dire après cela qu’il n’est pas sain de se plonger avec les livres » (P. 24)
  • « Le poêle réchauffe les combles, il fait bon ici, le soir vient se blottir contre les fenêtres, le vent caresse le faîtage. » (P. 30)
  • « .…il descend confectionner des sangles et des boucles pour les brancards à poissons, ne supportant pas l’oisiveté. Quelle ignominie que de voir des outils et des hommes adultes au repos, plongés dans la lecture de livres inutiles, quelle perte de temps, quelle gâchis de lumière, peste-t-il alors que seule sa tête dépasse encore de la trappe » (P. 31)
  • « Il embrasse, les enfants l’embrassent, il est mille fois plus agréable d’embrasser et de l’être en retour que d’aller pêcher sur une barque à rames offerte à tous les vents, loin en haute mer. » (P. 32)
  • « La mer vient inonder les rêves de ceux qui sommeillent au large, leur conscience s’emplit de poissons et de camarades qui les saluent tristement avec des nageoires en guise de mains » (P. 34)
  • « Ramer profond, la chose signifie qu’ils vont assez jusqu’à quatre heures à ramer avec constance, le vent étant trop faible pour gonfler une voile, une sortie d’au moins huit à dix heures, peut être douze, ce qui implique qu’au moins douze heures se seront écoulées au moment où ils prendront leur prochain repas, le pain est bon, le beurre est bon et tout porte à croire qu’on ne peut vivre en l’absence de café. Ils boivent lentement leur dernière timbale, ils la dégustent, dehors la pénombre de la nuit les attend, qui monte du fond de la mer jusqu’au ciel où elle allume les étoiles. La mer respire lourdement, elle est sombre et muette, et quand elle se tait, chaque chose fait silence, jusqu’à la montagne en surplomb ou le blanc et le noir alternent. » (P. 36)
  • « Certains empruntent une route longue et difficile; peut-être ne trouvent-ils jamais rien à part l’ombre d’un but, l’esquisse d’une solution ou une forme d’apaisement dans la recherche elle-même, quant à nous, les autres, nous admirons leur ténacité, mais il est déjà assez difficile de nous contenter d’exister, et au lieu de chercher,nous avalons l’élixir de vie venu de Chine en nous demandant constamment quel est le chemin le plus court vers le bonheur, question dont nous trouvons la réponse dans Dieu, les sciences, le brennivin, l’élixir venu de Chine » (P. 39)
  • « La lumière de la lune est d’une autre nature, que celle du soleil, elle obscurcit les ombres, donne du mystère au monde » (P. 43)
  • « Savez-vous que seuls bien peu peuvent supporter l’exercice du pouvoir sans en être souillés? » (P. 55)
  • « Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon.
    Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous sommes ni vivants, ni morts. Pourtant à eux seuls ils ne suffisent pas et nous nous égarons sur les Landes désolées de la vie, si n’avons rien d’autre que le bois d’un crayon auquel nous accrocher » (P. 68-9)
  • « Le jour s’approche, le vent forcit et refroidit, né de la glace qui emplit le monde au delà de l’horizon, gardons-nous de ramer dans cette direction, l’enfer c’est le froid. « (P. 74)
  • « La joie, le bonheur et la chaleur brûlante de l’amour forment la trinité qui fait de nous des hommes, celle qui justifie l’existence et lui donne plus de grandeur que la mort, cependant, elle n’offre pas plus d’abri que cela contre les vents venus du pôle » (P. 82)
  • « La vie à cet avantage par rapport à la mort que, d’une certaine manière tu sais à quoi t’attendre la mort est en revanche une grande incertitude et il est peu de chose dont l’homme s’accommode aussi mal que l’incertitude, elle est le pire de tout » (P. 90)
  • « Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n’atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu’à l’essence même, la vie s’immobilise l’espace d’un instant et devient belle, limpide de regrets et de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! dit-il et vous voilà mort » (P. 101)
  • « Évidemment qu’il est bon de mourir, il n’y a plus de problème, la peine est surmontée, la douleur de l’absence vaincue. En outre la frontière est si fine qui sépare la vie de la mort : rien qu’un simple vêtement, une vareuse » (P. 103)
  • « Papa, pourquoi le soleil ne tombe pas, pourquoi ne voyons nous pas le vent, pourquoi les fleurs ne parlent pas, où s’en va la nuit pendant l’été, la lumière en hiver, pourquoi les gens meurent-ils, pourquoi sommes nous obligés de manger les animaux, ça ne les rend pas tristes, quand est-ce que le monde va mourir » (P. 140)
  • « Les soirées d’hiver sont longues chez nous, elles tendent l’obscurité entre les sommets des montagnes, les enfants s’endorment et alors l’agitation retombe, nous avons le temps de lire, le temps de réfléchir. Mais au moment où les enfants s’endorment, l’innocence se retire et nous venons peut-être à penser à la mort, à la solitude et c’est une grand réconfort que d’avoir un ami dans la maison voisine.  » (P. 141)
  • « La nuit d’avril n’est certes pas très noire, elle est également animée de bruits réconfortants, on entend les chuchotements de l’eau, le chant d’oiseaux, les mouches, on voit des vers de terre dans l’humus et la vie devient plus simple, avril se présente avec sa trousse à pharmacie et tente de panser les blessures de l’hiver » (P. 150)
  • « Deux matelots s’étaient noyés, leurs corps n’avaient jamais été retrouvés et ils étaient allés rejoindre la foule des marins qui errent au fond de la mer, se plaignant entre eux de la lenteur du temps, attendant l’appel suprême que quelqu’un leur avait promis en des temps immémoriaux, attendant que Dieu les hisse vers la surface et les attrape dans son épuisette d’étoiles, qu’il les sèche de son souffle tiède et les laisse entrer à pied sec au royaume des cieux, là, il n’y a jamais de poisson aux repas, disent les noyés qui, toujours aussi optimistes s’occupent en regardant la quille des bateaux, s’étonnent du nouveau matériel de pêche, maudissent les saloperies que l’homme laisse dans son sillage, mais parfois aussi, pleurent à cause de la vie qui leur manque, pleurent comme pleurent les noyés et voilà pourquoi la mer est salée » (P. 187)
  • « Ils posent leurs lignes, chacun avec sa pensée personnelle et l’impatience commune d’y voir mordre le poisson, la barque se soulève et s’affaisse tranquillement, puis les voilà tous jetés dans la mer et aucun ne sait nager, les souvenirs se rassemblent en eux alors qu’ils agitent leurs bras alentour, comme à la recherche d’un objet auquel se raccrocher car, bien que les souvenirs soient précieux, ils ne nous maintiennent pas à la surface de la mer, ni ne nous protègent de la noyade. Mais qui le patron doit-il essayer de sauver, le fils, le gendre ou simplement lui-même ? Il hésite, et dans cette hésitation, il se noie. » (P. 195)
  • « Aucune faculté n’est requise pour boire ou manger avec des couverts élégants, bien que ce malentendu soit évidemment très répandu. L’homme est un animal, un animal doté d’intelligence dans le meilleur des cas, et il a tout simplement besoin de s’alimenter, argent et porcelaine ne changent rien à l’affaire, l’argent change pourtant l’homme et rarement en mieux » (P. 208)
  • « Mon père s’est noyé lorsque que j’avais six ans, maman s’est retrouvée seule avec nous trois, nous étions petits, ma sœur était encore un nourrisson et nous n’avons pas tardé à être séparés et envoyés chacun de notre côté » (P. 210)
  • « Les mots ont parfois le pouvoir des trolls et ils sont capables d’abattre les dieux, ils peuvent sauver des vies et les anéantir. Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poisons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l’abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort » (P. 222)

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