« Daniel Avner a disparu » – Elena Costa

Daniel Avner a disparuPremier roman d’une jeune auteure, un roman qui ne peut laisser indifférent : On aimera ou on n’aimera pas. Pour ma part j’ai attendu plusieurs jours avant d’écrire cet avis. Un pari osé et jamais tenté (à ma connaissance) dans d’autres romans : décrire la vie de ceux qui n’ont pas été déportés en Allemagne et qui, jour après jour, ont attendu en vain le retour des leurs, déportés et tués dans les camps de la mort.

L’hôtel Lutecia est le fil conducteur de ce roman. Petit rappel : après avoir été pendant la deuxième guerre mondiale utilisé par l’armée allemande d’occupation, il a été affecté à la Libération à l’accueil des déportés à leur retour des camps de concentration nazis. Daniel Avner, gamin, s’y rendra tous les jours et attendra train après train, le retour de ses parents, de sa sœur et de sa grand-mère, il y rencontrera son épouse…ni lui ni son grand-père n’ont été déportés….les hasards de la vie.

Il en restera traumatisé à vie, mais il ne sera pas le seul, ni le premier….Son grand-père va lui faire supporter pendant toute son enfance, son oubli, son erreur de gamin, qui a permis qu’ils soient les deux oubliés de la rafle…ce grand-père en deviendra violent, ignoble, et abject. Volontairement? Je ne pense pas qu’il naturellement était sadique, la douleur l’a rendu malade.

Et le traumatisme du gamin Daniel Avner sera, bien des années plus tard, une fois devenu lui-même père, transmis involontairement à son propre gamin. Les générations se suivent et se ressemblent
Un traumatisme qui va hanter sa vie, l’empêcher d’avoir une vie normale, des relations normales, un traumatisme qui reviendra comme un leitmotiv, jour après jour, page après page dans le livre d’Elena Costa…Des pages qui se ressemblent, qu’on a déjà lues quelques instants avant, quelques années plus tôt dans la vie de Daniel Avner…une impression lancinante que le livre n’avance pas, tourne en rond… en fait c’est la vie de ce gamin, de cet adulte et de son fils, condamnés tous deux bien malgré eux à la solitude, qui n’ont jamais avancé au cours du temps. Une vie au cours de laquelle il n’a pu faire le pas, un traumatisme éternellement présent qui lui interdit même toute communication.

Heureusement que tous ceux qui ont eu un des leurs déporté, ne se sont pas comportés comme Daniel Avner. Mais personne, sauf eux, ne peut savoir ce qui a hanté leurs nuits et leurs vies. L’auteure décrit un cas extrême, une exception sans doute. Au moins en poussant le curseur très loin, elle a le mérite de nous permettre de nous interroger, sur ces hasards qui peuvent toucher chacun de nous dans la vie courante, sur ces hasards qui peuvent bousculer toute une vie, sur ces traumatismes auxquels chacun de nous peut être confronté.

Combien de fois nous sommes nous posé la question « Et si …? »
Un cas extrême peut-être mais un livre qui ne pourra laisser aucun lecteur indifférent : Soit on aimera, soit on n’aimera pas…beau challenge pour un premier livre


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Extraits

  • « D’avril à août 1945, en cet hôtel, alors transformé en centre d’accueil, fut reçue une grande partie des rescapés des camps de concentration nazie, heureux de retrouver la liberté et les êtres chers, auxquels il avaient été arrachés. Leur joie ne pouvait effacer l’angoisse et la peine des familles des milliers de disparus qui attendirent vainement les leurs en ces lieux ».
  • « En 1946, l’année de les treize ans, mon grand-père a décidé de m’envoyer attendre devant le Lutecia après l’école et à vingt-sept ansée me trouvais de nouveau à cet endroit, entraîné dans une quête dont le sens m’échappait toujours autant » (P. 15)
  • « Je me rappelle la sensation que j’avais de porter la douleur de ma famille à chaque coup, de la porter toute entière sur mon dos. J’avais le sentiment que ces plaies ouvertes sur ma peau les soulageaient un peu de toutes les souffrances qu’ils avaient dû subir. Et j’étais presque heureux que mon grand-père m’aide à ressembler à un déporté. Je me souviens qu’en me contorsionnant devant la glace de la salle de bains, j’arrivais à toucher les fines plaies sur ma chair du bout des doigts en imaginant que ça faisait un espace en moi, derrière mes blessures, où je pouvais sentir la présence de mes parents et de ma sœur » (P. 30)
  • « J’étais figé derrière un mur qui me séparait du monde extérieur, et j’ai compris que ce mur était celui d’une prison intérieure » (P. 37)
  • « Il ne me reste que mes souvenirs et je me raccroche à ces points de repère, à cette vie que j’ai vécue, enfermé dans les murs de l’appartement. J’ai des moments d’absence l’enfant lesquels je demeure confiné dans ma mémoire, à tel point que je ne sais plus en quelle année nous sommes, que je ne distingue plus ce qui relève du passé et du présent. » (P. 48)
  • « Je ne comprenais pas comment on pouvait oublier un proche en l’espace de six mois, comment on pouvait vivre de cette manière sans éprouver un profond malaise. Je me demandais si j’avais le droit de tenir le coup, si c’était permis à une personne qui survivait à toute sa famille » (P. 55)
  • « J’ai compris plus tard que ces quatre murs étaient un refuge par rapport à la vie que j’avais menée rue Labat et qui m’avait conduit progressivement à m’enfermer de nouveau sur moi-même. Je n’étais plus animé par ce besoin d’éprouver physiquement la disparition de ma famille, l’endurer par la faim et la douleur. J’avais refoulé mon passé mais par moments, il refaisait surface à mon insu. » (P. 59)
  • « J’étais de nouveau absorbé dans cette prison intérieure que je m’étais construite, enfermé en moi-même, avec le sentiment d’être cerné par le vide » (P. 65)
  • « Je me disais que bientôt mon fils ou ma fille serait plus âgé que ma sœur, plus âgé que l’enfant que j’avais été au moment où j’avais perdu mes parents » (P. 69)
  • « Le passé et le présent se mélangent dans ma tête, et j’ai parfois la sensation de m’éloigner de mon corps comme si je ne pouvais pas coïncider avec moi-même, comme si j’étais aspire par le vide. » (P. 74)
  • « En regardant les espaces blancs entre les lignes, je songe à mes cicatrices, aux lignes de sang que mon grand-père a dessinées sur mon dos avec la règle en fer et qui sont les barreaux de ma prison intérieure » (P. 75)
  • « À mesure que j’avance en âge, que je parviens au degré le plus extrême de solitude, j’ai besoin de raccrocher au souvenir de mon grand-père, tandis que celui de mes parents et de ma sœur s’est évaporé » (P. 76)
  • « J’ai le sentiment de n’être plus personne, de me résumer à ce vide qui m’envahit » (P. 76)
  • « J’aurais été incapable d’expliquer à mon fils comment enfant, les sévices infligés par mon grand-père m’aidaient à retrouver le souvenir de mes parents et de ma sœur enfouis en moi. Chaque fois que je recevais un coup, je les faisais exister dans mon corps. Leurs visages surgissaient derrière mes yeux comme s’ils m’habitaient. J’étais heureux de souffrir pour pouvoir les comprendre, accéder à une infime partie de ce qu’ils avaient vécu. Je ne pouvais pas avouer à mon fils que, petit garçon, je me figurais que ce n’était pas mon grand-père qui déchargeait sa colère sur mon dos mais des nazis qui prenaient son apparence à la nuit tombée. J’aurais voulu les chasser de chez nous, leur parler en allemand avec fermeté pour qu’ils nous laissent tranquilles en imitant le salut nazi avec mon bras. Je redoutais plus plus que tout qu’ils finissent par blesser mon grand-père en me frappant » (P. 107)

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