« Profession du père » – Sorj Chalandon

Profession du pèreOuah!
Face à la folie d’un homme, les siens pourront avoir deux attitudes, laisser faire et laisser dire, ou subir les lubies de la personne malade. Tout le monde n’est pas en mesure de réagir face à la démence d’un des siens….
Le cadre de ce roman de Sorj Chalandon est posé
Emile Choulans est un gamin dont le père a eu cent vies, cent métiers, « chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958 » un père qui demande au gamin de tuer le Général de Gaule…

Un père qui, pour nous lecteurs, souffre manifestement de folie, violent avec son épouse de temps en temps, souvent pour son fils, un fils pour lequel cette violence et naturelle et fait partie de sa vie, de ses nuits. Une mère qui ne sait dire au petit face à cette démence que : « Tu connais ton père »… Un gamin élevé sans tendresse « Dans notre famille, les peaux ne se touchaient pas. Rarement les lèvres rencontraient la joue de l’autre »

Une famille modeste, on ne saura pas de quoi ils vivent dans leur petit appartement. Nous sommes à l’époque de la guerre d’Algérie, de son indépendance, de l’arrivée des rapatriés, de l’OAS.
Un père que le gamin aimera, admirera, une mère inconsciente de la folie de son époux, une folie qu’elle ne dénonce pas…Un gamin confronté à deux adultes complètement à coté de leurs rôles de parents, qui les aime, leur obéit, et entre même inconsciemment dans leurs délires…. tout est normal pour lui, comment pourrait-il en être autrement? Comment un jeune enfant pourrait-il penser que ses parents sont déraisonnables…Un gamin qui aura donc besoin de montrer qu’il aime son père en réalisant le moindre de ses souhaits, la moindre de ses lubies… et même en prenant des initiatives pour anticiper ses désirs. Comment ce gamin inconscient pourrait-il penser que les souhaits de son père, un héros à ses yeux, sont des lubies issues de l’esprit d’un homme malade? Et parce que les volontés de ce père sont normales, parce que son mode de fonctionnement, sa tyrannie, ses coups sont normaux, le gamin adoptera à l’égard d’un de ses camarades des attitudes comparables…. un effet miroir. Un gamin dont personne ne comprendra la souffrance, ses mauvaises notes à l’école.
La mère quant à elle reste silencieuse, passive, insensible face aux mots, aux gestes, aux délires de son mari, de ce père indigne. De temps en temps elle reçoit des coups, mais jamais elle ne s’élèvera, ne contrariera son mari, ne s’opposera à la « maison de correction »…Elle ferme les yeux..On s’interroge face à sa passivité. On voudrait qu’elle réagisse et on en arrive à la haïr…elle se rend compte que son fils souffre, mais ne bouge souvent que le petit doigt que pour gratter à l’armoire dans laquelle le père a enfermé Émile : sa façon de lui dire « je suis près de toi, je pense à toi ».
Parents indignes…Volontairement? Si on n’a aucun doute quant au père, on s’interroge quant à l’attitude de la mère, quant à sa passivité.
Un livre que je n’ai pu lâcher. J’ai souffert avec ce gamin, j’ai souri , jaune, face aux délires du père, j’ai été indigné par la mère…puis au fil des pages tout s’explique 
Et on frémit d’indignation quand on apprend que ce livre, qui a la même force que les autres livres de Sorj Chalandon, « le Quatrième Mur », « La légende de nos pères », « Retour à Killybegs », « Mon traître », est un livre qui a un fond autobiographique…on admire encore plus l’auteur, l’homme engagé, sa sensibilité, l’Homme Sorj Chalandon qui a sans doute voulu tuer le père avec « Profession du père »
On se demande comment un tel livre peut passer à coté des Prix littéraires 

Injuste…à la date de publication de cet avis


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Extraits
  • Ma mère n’avait pas entendu. Elle écoutait le lait sur le feu, l’eau de sa vaisselle, le choc en porcelaine des assiettes qu’on empile, mais rarement ce que mon père disait » (P. 43)
  • « Elle s’est contentée de vérifier que le gaz était bien fermé. Mon père c’était la porte. Ma mère, c’était le gaz » (P. 49)
  • « Mon lit était froid d’avril. L’appartement était froid d’habitude. J’ai passé mon enfance à cacher mes pieds dans la glace des draps. » (P. 49)
  • « La prison pour un rebelle c’est trois murs de trop » (P. 54)
  • « Je lui ai dit que je vivais Quai Soyeux, au deuxième étage, que ma chambre donnait sur la rivière. Que mon père était un espion. Qu’il avait été Compagnon de la Chanson, professer de judo, parachutiste à la guerre, pasteur américain. Qu’il travaillait pour une organisation secrète. Et que mon parrain était le garde du corps de Kennedy, chargé de démolir le mur de Berlin. » (P. 96)
  • « J’ai revu Didier, le moniteur de l’année dernière, l’ami de Corinne. Il m’a demandé si mon père était devenu Président de la République. J’ai répondu que non. Il a paru étonné. Et pape non plus? » (P. 98)
  • « Je pleurais de douleur après les coups. De colère aussi. Mais jamais de détresse. Le désespoir ne faisait pas partie de la sanction. » (P. 174)
  • « Six ans plus tôt, mon père m’avait annoncé qu’il n’était pas mon père. Que lui et ma mère m’avaient recueilli. Il hurlait en me traitant de sale batard. Le soir, ma mère est venue me voir en cachette. J’étais au lit. Elle m’a montré une vieille photo rayée. J’étais dans ses bras, avec un chapeau de dentelle. Je devais avoir deux ans. C’était une ville blanche avec des arcades et du soleil » (P. 217)
  • « Il m’avait aussi appelé pour m’annoncer que je n’étais pas son fils. Que mon pere s’était pendu. Que de Gaule n’était pas mort, et qu’il le cachait sous l’évier de la cuisine. Que ma mère l’avait trompée avce François Mitterand. Il ne finissait pas ses phrases, patinait sur les mots, les idées. Quand je décrochais, il me demandais qùi j’étais et pourquoi je lui téléphonais. Il m’appelait Picasso. Il dessinait mieux que moi, mais les Beaux-arts l’avaient rejeté. Il avait trop de talent et ça dérangeait ces connards à Paris. Il y avait même une toile de lui au Louvre que le musée avait signé d’un autre nom » (P. 230)
 

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