« La petite barbare » – Astrid Manfredi

La petite barbareLa petite barbare est en prison, au secret. « La petite barbare…Elles m’appellent comme ça les copines de cellule. Elles savent les yeux noirs et la colère qui s’y agite ». Elle est beur

Au fil des pages nous découvrons sa vie, avant l’incarcération, ses conditions de vie en prison son crime. Au fil des pages nous sommes sonnés par sa vie, son incarcération, son crime….Astrid Manfredi s’est fortement inspiré du meurtre d’Ilan Halimi, jeune homme enlevé en 2006 en région parisienne et torturé pendant trois semaines suivantes dans une cité HLM de banlieue…Il était supposé être riche parce qu’il était juif.

Parents au chômage, fins de mois difficiles, pas d’espoir de vie meilleure, pas de vacances, pas de fric, saisies de huissiers…..Une société de consommation dans laquelle elle n’a pas sa place. Ses copains de banlieue non plus. Parmi ceux-ci , elle a un copain Esba, un jeune noir: « Avec Esba, on se dit que plus tard on fera un gang. Un gang qui déteste tout avoir. J’adore l’idée, même si je ne sais pas pourquoi, c’est lui qui l’a eu ».

Une jeune fille qui trouve tout à fait anodin de coucher très tôt déjà, de ci de là, dans les caves avec les autres jeunes de la cité, d’être un objet sexuel. Un rapport à l’Homme troublé dès le départ : l’image qu’elle en avait, par son père, n’était guère reluisante. Une gamine qui veut être belle, avoir de belles chaussures à talons, de belles robes et qui pour avoir ce fric qui lui manque tant, trouve tout à fait normal d’appâter les hommes, jeunes ou moins jeunes, sur les Champs Élysées, ceux qui ont des chaussures à glands, de beaux costumes – signes extérieurs de richesse – et de les rançonner…

Esba est le chef : par amour elle fait ce qu’il lui demande…Jusqu’au jour où ça finit mal. « Pour le calvaire du bourge ils ont mis du cœur à l’ouvrage, jouissant sur sa tronche ensanglantée, le bafouant de leurs crachats d’enfance et lui faisant bouffer toutes les étoiles de sa vie rêvée. Fallait que ses yeux deviennent deux fentes et que plus rien ne puisse s’y lire. Un regard, ça peut tout faire capoter. Mais aucun n’a baissé les yeux et notre vengeance a été notre Ku Klux Klan à l’envers »…

Arrestation, jugement, prison, cellule au secret, psy…et découverte de la littérature, de « L’Amant » de Marguerite Duras : « Un exemplaire tout neuf qu’aucune main n’a sali. Il a compris qu’en embarquent sur la jonque de Marguerite, c’était mon fleuve que je cherchais. Y a rien à jeter dans les mots de Marguerite. On part avec eux ». C’est grâce à ce livre que petit à petit la petite barbare va devenir un plus humaine.

L’écriture d’Astrid Manfredi nous transmet ce malaises, celui de ces jeunes de banlieue face à la société de consommation, leur rapport à l’argent, au chômage, deux mondes qui vivent côte à côte sans se rencontrer, sans se comprendre.

Une écriture qui peut déranger…on en arrive à se demander si Astrid Manfredi, qui signe son premier roman n’est pas l’une des jeunes femmes de banlieue. Elle semble si bien lire dans leurs pensées connaître leur mode de vie, leur mode de fonctionnement, leurs raisonnements, leur langue.On doit s’interroger devant cette banalité de la violence : comment et pourquoi de tels monstres peuvent-ils naître dans notre société, que devons-nous changer pour éviter que de tels faits se reproduisent?

Un livre, une écriture et une jeune femme à rapprocher par bien des points, du livre d’Albertine Sarrazin « L’Astragale » parus il y plus de cinquante ans…A cette époque la jeune femme n’était pas mêlée à un meurtre….Signe d’une évolution des temps ?

Si vous cherchez un dépaysement dans la lecture, prenez quelques heures pour vous immerger dans un monde voisin, un monde de désespoir…..une poudrière selon certains.

Dérangeant


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Extraits

  • « J’ai réclamé des somnifères mais ici on chouchoute la torture de l’insomnie pour que tu rabâches ton mea-culpa » (P. 17)
  • « Dans ma chambre, j’ai deux matelas : celui du dessus sur lequel j’entends les gros mots de la vie et celui du dessous, ce soupirail de livres par lequel j’expérimente l’absence de limites. Les bouquins je les lis quand la nuit est épaisse, quand aucun loup ne hurle. Je dévore tout, je caresse les tranches et les couvertures dans l’espoir de faire mon baluchon et de partir à l’aventure, affranchie des slows qui entraînent les filles dans des musiques qui ne sont pas les leurs » (P. 22)
  • « Pour m’instruire, je mate des documentaires sur des voyages organisés pour les riches qui vont dans les pays pauvres afin d’admirer comme les gens d’ailleurs sont tolérants alors qu’eux te ferment la porte au nez quand tu leur demande un euro » (P. 33)
  • « ..les garçons d’ici, tous sapés comme des profs de gym » (P. 33)
  • « J’aime bien fumer de la drogue. C’est mon pote Esba qui m’a fait goûter. C’est bon, ça sent le paradis et puis, tu ris enfin. Pas un sourire de nageoire, un véritable rire écarlate, sans raison, sans avenir » (P. 33)
  • « Ma mère [ ] aimerait que je consulte car elle s’imagine que j’ai avalé une abeille qui bourdonne à l’intérieur » (P. 34)
  • « L’argent nous sépare, il nous pousse en se foutant de l’égalité et distribue ses dividendes comme il l’entend’est lui le big-boss » (P. 35)
  • « Pute, c’est du boulot, tout est dans l’œillade » (P. 43)
  • « Un artiste, ça ne crée pas la beauté mais ça enlève ce qui empêche de la voir » (P. 61)
  • « Tout est allé très vite. J’ai rien compris, même pas le temps de fumer une cigarette. Je vais en prendre pour un bail, le temps qu,il faut pour payer ma dette à la société. Le temps qu’il faut pour que je réalise. J’ai droit à la psy tous les jours. Elle est gentille, un peu cloche, mais gentille. Je vois qu’elle ne peut pas comprendre les délires de cul-hard, les fellations pour des escarpins et les mecs qu’on tue pour rien. Elle essaye d’analyser, c’est son boulot. Je parle un peu de ma mère. La doudoune rose, les confidences du RER a sordides par le roulis. Ça ne me fait ni du bien, ni du mal. Juste, je parle. Avec elle c’est facile, plus qu’avec le docteur Neveu qui pourtant me déshabillera l’âme sans que j’aie besoin de tout déballer » (P. 88)
  • « J’aime imaginer les romanciers à leur table en train d’inventer le soleil alors qu’il pleut des cordes. Et tous ces personnages qui montent dans les trains, qui se loupent, s’aiment puis s’oublient. Les femmes, elles, écrivent autrement, je trouve. C’est moins politique, plus réel. Ça me plait. » (P. 89)
  • « Oui, à genoux, c’est comme ça qu’elles sont les filles. Pas toujours une question de voile, des fois c’est à la vue de tous que la violence fait sa fièvre du samedi soir. Et tout le monde se la boucle. Entre les tours, la miss monde trimbale son œil au beurre noir et referme la porte sur sa vie de cendres. Pas besoin d’aller au Yémen pour dire l’excision mentale des femmes, les faussaires sont près de chez nous. Ils sont aux terrasses des cafés, dans les halls d’hôtel, dans les trois pièces cuisines aux ampoules cramées et ils n’attendent qu’une chose, le pouvoir. Te la mettre à l’envers et garder les mains propres. » (P. 123)

2 réflexions sur “« La petite barbare » – Astrid Manfredi

  1. Ce livre m’apparaît en effet bien dérangeant… Il semble présenter une recherche d’une certaine forme de pouvoir (sur l’autre, l’objet, la société, etc.) Intéressant la référence à Duras.

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