« Les Prépondérants » – Hédi Kaddour

Les PrépondérantsLe ronron quotidien d’un village d’Afrique du Nord des années 20 bousculé par l’arrivée d’une équipe de tournage américaine venue filmer « Le Guerrier des sables ». Ils sont venus chercher là le
sable et l’exotisme indispensable pour leur scénario.
Pas de précision quant au lieu, Tunisie, Algérie, Maroc, mais ça n’a aucune importance
Un village calme, colonial, les Prépondérants, ces colons qui forment un club « beaucoup plus civilisés que ces indigènes, nous pesons beaucoup plus, donc nous avons le droit de les diriger, pour très longtemps, car ils sont très lents, et nous nous groupons pour le faire du mieux possible, nous sommes l’association, l’organisation la plus puissante du pays »
Des américains qui bousculent les traditions, les usages, leurs femmes émancipées allant jambes nues consommant aux terrasses de cafés, musique, alcool, femmes qu’on désire…
Ces Américains qu’on regarde avec admiration mais qui, aussi, font peur car ils représentent tout ce que craignent ces colons : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes mis en avant par des déclarations récentes du Président américain Wilson. Ces colons dont un américain dira « les gens les plus arriérés de mon pays, les esclavagistes ont l’esprit plus ouvert ». Ils parlent sans distinction avec tous, y compris les juifs et les arabes. Ces américains qui « dérangeaient surtout les Français, qui n’aimaient pas qu’on regarde des gens plus grands et plus riches qu’eux, et tu sais, certains sont contre le colonialisme« 
La liberté de comportement de ces hommes, de ces femmes émancipées avec les colons, et également avec les musulmans va mettre à mal ce microcosme bien huilé qui connait son premier grain de sable
Un microcosme aux cotés des acteurs, des actrices et des techniciens, dans lequel on retrouvera notamment le jeune arabe instruit et lettré, la jeune jeune veuve de guerre et fille de notable, l’élite arabe, la journaliste parisienne, le colon cherchant à acquérir de nouvelles terres par la ruse ou la force, le commerçant arabe, le Caïd…le colon lettré, ex-officier et « seul Français que la domination n’ait pas rendu idiot », les musulmans ouvriers agricoles peinant à manger à vivre correctement…Des hommes et femmes animés par l’argent ou par l’esprit de liberté et d’indépendance…dont certains vont être attirés dans des histoires sentimentales superficielles avec ces actrices libres et émancipées, leurs décolletés, leurs jambes nues, des colons partisans de l’assimilation et envisageant une France à 100 millions d’habitants des deux cotés de la Méditerranée, alors que d’autres sont ancrés dans leur certitude raciale face à ces « populations subalternes ». Un roman qui met à mal aussi une supposée solidarité musulmane face aux colons et une supposée unité et unicité des colons : il y a ceux qui possèdent les terres et les exploitent, ils forment une caste, différente de celles des artisans des commerçants d’origine française et puis il y a les Espagnols, les Italiens, ces macaronis….qui ne sont pas des Prépondérants, et il y a l’armée française qui fait intervenir ses tirailleurs sénégalais pour mater les premières rebellions… racisme entre opprimés
Hypocrisie de certains colons, et hypocrisie également de ces américains, surtout face aux amours illégitimes.
Certains personnages traverseront l’Europe, iront vers l’Allemagne qui connait ses premières manifestations de groupuscules nazis, ses premiers « Deutschland ûber alles » en réaction à cette occupation française, faite par des soldats sénégalais, attisant ainsi un racisme latent, ferment du nationalisme allemand…ils en reviendront confortés, ouverts au progrès
Hédi Kaddour a écrit avec « Les Prépondérants » un roman aux accents orientaux, est-ce le roman des choses entendues pendant sa jeunesse, le roman de ses parents?
En tout cas ce roman se lit avec plaisir. Une écriture vivante et précise, pour décrire ce monde simple des jeux d’enfants, des travaux des champs, ces états d’esprits, ces magouilles, ces amours, ces premiers mouvements de grève, ces premières manifestations, cette Afrique du Nord qu’il aime.
Un roman aux multiples références littéraires, un roman plein de finesse et de précisions
Un roman qui ignore presque totalement la vie de ceux qui sont victimes de cette exploitation, de ces « khammès »…..on peut parfois le regretter, mais ils ne sont pas Prépondérants…
Et c’est peut être à cause de ces Prépondérants, qu’aujourd’hui encore, les relations entre la France et les pays du Maghreb, ne sont pas encore ce qu’elles auraient pu être 

Connaître Hédi Kaddour


Extraits

  • « Ces américains qui avaient tendance à dire n’importe quoi sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »  ( P. 25)
  • « Le malheur de l’homme vient de sa langue »
  • « Les qualités de la bonne épouse traditionnelle on les exige maintenant du mari de la femme moderne » ( P. 77)
  • « Il y a un vrai fléau des femmes respectables, les hommes de bien ne songent pas assez à ce que peut devenir la vie quotidienne avec une femme respectable qui ne sourit pas » (P. 78)
  • « Les hommes ne deviennent dignes que si on les traite avec dignité, et la dignité n’a pas besoin de coups » (P. 90)
  • « Nous autres, Européens, nous ne devons jamais frapper les indigènes, nous devons montrer que nous ne sommes pas comme eux, quand je bats mon chien, c’est toujours avec la laisse, il croit que c’est la laisse qui le bat, de temps en temps il me bouffe une laisse mais il continue à m’aimer » (P. 123)
  • « Un indigène habillé à l’européenne, c’est quelqu’un qui ne joue pas le jeu » (P. 177)
  • « Les français n’aiment pas qu’on les imite – c’est plutôt qu’ils n’aiment pas qu’on les rattrape – Ça n’est pas une question d’imitation ou de rattrapage….ils sentent qu’ensuite vous ne voudrez plus d’eux – Ce qui m’amuse c’est que vous ne supportez pas qu’ils me regardent de travers. Parce que je fais partie de vos bagages ? » (P. 177)
  • « Oui, les allemands adorent se faire taper dessus par des coloniaux, et quand on veut vraiment les énerver, on leur envoie nos Sénégalais » (P. 274)
  • « Bien sûr, ces gens qui gueulent sont des patriotes, mais il y a des moments où le patriotisme c’est d’accepter sa défaite » (P. 275)
  • « Les indigènes, si on leur injecte de la modernité à bonnes doses, l’électricité, l’automobile, le cinéma, ils vont finir par marcher avec nous, une partie au moins, les modernes, qui vont se couper des fanatiques qui refusent les images, et ça privera les modernes du soutien des fanatiques. » (P. 342)
  • « André et ses amis ils veulent que chaque homme il a une voix, et les autres ils veulent pas – ici c’est pareil, ma voix elle vaut rien devant celle du colon – c’est parce que les français ils disent qu’ils ont la prépondérance – c’est quoi la prépondérance – c’est quand tu prépondères – qu’est ce que ça veut dire – c’est quand tu as la mitrailleuse et les sénégalais – les Français ils disent tu es prépondérant quand tu es plus civilisé – plus civilisé ? le poulet, chez eux comme des cochons ils le bouffent – et les tueurs, avec les beaux habits, ils sont prépondérants aussi ? – Kathryn dit que le noble il vient de dire qu’il tue ceux qui ne sont pas civilisés – André il est pas civilisé ? – prépondérant, les francais ils disent que c’est quand tu es en avance – alors les américains ils prépondèrent les français – André aussi il est devenu très fort avec l’épée, tous les jours il tue un ou deux riches – bientôt il ne reste plus que les pauvres  » (P. 363)
  • « Pagnon avait voulu cette terre , pas malhonnête Pagnon, il en avait offert un prix correct, refus de Bellarbi, alors Pagnon était allé jusqu’au prix normal, mais Bellarbi a continué de refuser, alors Pagnon a offert le prix qu’il aurait offert à un Français, refus de Bellarbi, Pagnon l’a mal pris, il a dit qu’avec ces gens là l’honnêteté ça ne servait à rien. » (P. 370)
  • « L’important c’était la terre, les mesures qui permettraient de récupérer plus de terres indigènes quand on aurait bien calmé les Arabes, on avait le droit de le faire, c’était même un vieux slogan de gauche, la terre à ceux qui la travaillent. » (P. 372)
  • « Pas de syndicat dans l’empire, avec les indigènes ce sera toujours la guerre, ici, c’est Verdun tous les matins! » (P. 440)
  • « Ça veut jouer aux Français en tuant des arabes, mais seule la France a le droit de tuer des Arabes. Vous entendez ? Seule la France » (P. 452)

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