« Terre ceinte » – Mohamed Mbougar Sarr

Terre CeinteUn titre « jeu de mots », une 4ème de couverture mettant en scène des islamistes et mentionnant la jeunesse de l’auteur né en 1990….il n’en fallait pas plus pour me solliciter et me tenter : un thème d’actualité et un jeune amateur des mots…pourquoi pas?
La tentation s’est transformée au fil des pages, et au fil des mots en plaisir, malgré le cadre du livre….

La violence est certes décrite dès les premières pages avec l’exécution de deux jeunes gens qui s’aimaient sans être mariés. L’auteur ne nous cache rien, ni les « descentes » de ces intégristes dans leurs 4×4, ni la chasse aux femmes qui ne se couvrent pas les cheveux pour sortir sur le pas de leur porte, mais ce ne sont que quelques pages suffisantes pour mettre en scène à la fois la peur qui brise les volontés, et la tristesse de ceux qui ont perdu l’un des leurs, du fait de cette violence…
Peur contre laquelle vont s’élever sept hommes et femmes en rédigeant et en diffusant un journal clandestin. Un coté « Armée des ombres » de Kessel…une diffusion qui entraînera d’autres violences mais surtout de grandes interrogations au sein du groupe des sept quant à leur responsabilité dans les exactions commises par les intégristes au sein de la population quand des journaux sont trouvés.
Cet instinct de survie et de résistance, anime à des degrés divers ces sept, et leur font prendre tous les risques….y compris celui de faire éclater leur cohésion. Parallèlement au film de cette résistance, l’auteur nous fait partager les interrogations, la peur et la détresse de deux femmes, Aïssata et Sadobo qui échangent une correspondance…deux femmes fortes que le lecteur découvrira au fil des pages et de leurs lettres
Ce jeune auteur a été récompensé par le prix Kourouma pour ce livre, ayant pour thème la résistance mais aussi ces jeunes, élevés dans des familles sans problème, qui « basculent » vers cet intégrisme.
Un jeune auteur de 25 ans au moment de la parution du livre, un auteur d’une grande maturité dans son écriture, s’interrogeant sur la responsabilité, le courage mais aussi décrivant les motivations de rejet par les intégristes de toute notion de culture « Ce que l’idéologie craint et hait, c’est que l’écriture des livres dangereux soit le fruit d’une aventure libre de l’intelligence : ce qu’elle brûle et veut nier aussi, c’est l’Histoire même de l’intelligence libre, dont l’écriture est à la fois le terme et le signe »
Sans aucun doute « Terre ceinte » est un livre dangereux fruit d’une aventure libre de l’intelligence. Mohamed Mbougar Sarr a aussi aussi obtenu, en 2014, pour sa première nouvelle « La Cale » le Prix Stéphane Hessel de la Jeune écriture francophone.
Une belle promesse à suivre, dans la lignée d’ Ahmadou KouroumaBoualem SansalAtiq Rahimi

Un auteur dont on reparlera certainement


Plus sur Mohamed Mbougar Sarr


Quelques extraits pour découvrir le livre
  • « Et ce peuple alors, uni quelques minutes avant par la faim, se divisait, se disloquait, de désagrégeait à cause de cette même faim. On se poussait ; et dans cette masse d’où l’intelligence s’était provisoirement retirée, les costumes se battaient contre les haillons, les directeurs d’entreprise contre les humbles gens, les patrons contre les chômeurs. La lutte des classes est le moteur de l’Histoire. La faim est le moteur de la lutte des classes. » (P. 25)
  • « Tout simplement ils étaient là. Ils patrouillaient les rues, silencieux et menaçants, tels des épouvantails. Ils étaient là avec leurs turbans, leurs jeeps leurs armes. Cela suffisait à refroidir un coeur d’un homme, à apeurer une âme d’homme, à séparer un peuple d’hommes. Et ce fut ce qui se passa. Quelques habitants avaient bien continué à venir de temps en temps encore, mais sans toutefois espérer y retrouver la gaité d’antan. Puis il y avait eu les premières lapidations et exécutions publiques. À partir de ce moment là personne ne vint plus. » (P. 39)
  • « La peur, la froide peur : c’est en elle et en elle seule, que se retrouvent ceux qui résistent et ceux qui se soumettent à un régime tyrannique. Il n’y naturellement ni héros, ni salauds et le courage n’a alors pas plus de sens, ni de valeur, que la lâcheté. Il n’y a d’abord que des gens qui ont peur et qui, ensuite, dont quelque chose de cette peur : ils volent avec les ailes qu’elle leur donne aux talons où demeurent au sol, désespérément perdus, les pieds entravés » (P. 46)
  • « Mourir pour ses idées est la,plus honorable des morts, car cela prouve qu’on en avait. Grand privilège dans un monde rempli de bêtise, qui ne pense plus ou pense à l’envers » (P. 52)
  • « J’ai le droit, oui le droit, de ne plus croire en l’intelligence et en la grandeur humaines, et de ne croire qu’en la poésie » (P. 57)
  • « Il ne croyait pas en l’existence de plusieurs Islams, cela lui semblait même un terrible sacrilège. N’y  avait-il pas qu’un seul Dieu ? Ne lui avait-on pas appris l’unicité de son Seigneur ? Que pouvait signifier l’existence de deux Islams sinon la négation de cette unicité ? » (P. 94)
  • « Le peuple est dangereux et imprévisible. […] mais il ne faut jamais perdre de vue que c’est cette imprévisibilité qui déroute, et qui en fait une arme que l’on ne peut jamais tout à fait maîtriser. Un jour il se révoltera. Et ce jour-là vous le remercierez. On le frappe, il supporte, mais de cette souffrance endurée dans le silence, il apprend, et il grandit. La seule prétention qu’il n’est pas permis d’avoir, c’est de vouloir être plus grand qu’un peuple. Ne tombez pas dans ce travers, ne méprisez jamais ce qui sera toujours plus grand que vous, que nous tous. » (P. 106)
  • « Tous les régimes qui ont tué des hommes sont morts parce qu’ils croyaient qu’ils pouvaient continuer à tuer impunément ; tous sont morts de présomption. La Fraternité ne peut y échapper. C’est la punition de Dieu. C’est quand ils se croiront plus forts qu’ils tomberont dans la poussière » (P. 123)
  • « Nous avons fait ce journal pour sauver des gens, pas pour les pousser à se détester, à se trahir, à se vendre, à s’accuser pour de l’argent. C’est pourtant cela, malheureusement qui se passe   On flagelle des hommes parce qu’ils possèdent des numéros du journal chez eux, et d’autres hommes s’accusent et se déchirent à cause de ce même journal » (P. 139)
  • « Ce que l’idéologie craint et hait, c’est que l’écriture des livres dangereux soit le fruit d’une aventure libre de l’intelligence : ce qu’elle brûle et veut nier aussi, c’est l’Histoire même de l’intelligence libre, dont l’écriture est à la fois le terme et le signe (P. 229-30)

Une réflexion sur “« Terre ceinte » – Mohamed Mbougar Sarr

  1. Contente de voir que tu as aimé ce livre qui fait froid dans le dos…il y a des lieux où il ne fait pas bon être femme. Mais ce qui m’à le plus époustouflé est l’objectivité et la maturité de ce jeune auteur. Il nous faut le suivre.

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