« Lutetia » – Pierre Assouline

LutetiaTout amateur d’Histoire a entendu parler du Lutetia, Hôtel de luxe de la rive gauche, réquisitionné par l’armée nazie pendant l’occupation allemande et qui réquisitionné une nouvelle fois à la Libération, accueillit les déportés de retour en France…Edouard Kiefer responsable de la sécurité de l’hôtel prend le temps de raconter une partie de ses mémoires, de nous faire croiser les clients riches ou démunis de tout qu’il a eu l’occasion de rencontrer au Lutetia…« Flic, je le suis resté dans l’âme lorsque Lutetia m’a engagé comme détective, jusqu’à me confier toute la sécurité de l’hôtel en élargissant sans cesse le champ de mes responsabilités. ». Il dispose d’une bonne mémoire et surtout des nombreuses fiches papier qu’il a tenu sur tous les clients…on ne perd pas ses habitudes quand on a travaillé sur la mort du conseiller Prince qui avait enquêté sur l’affaire Stavisky.

« Je connaissais tout le monde, mais peu me connaissaient. Je les voyais tous mais eux ne me voyais et guère. Les nouveaux clients et les hôtes de passage ignoraient ma qualité. Pour les autres, j’étais une silhouette familière, que sa neutralité rend imprécise, une ombre insaisissable sur laquelle on peut compter en toutes circonstances. Parfois juste un nom qui arrange tout, voire un prénom, c’est selon. En tout cas l’inaperçu fait homme. »
Il est au courant de tout, on le sollicite pour tous les vols commis dans l’hôtel il rode partout et voit entrer et sortir jeunes grooms ou jeunes filles de la chambre d’auteurs célèbres fréquentant Lutetia, Gide, Saint Ex… Il connait riches collectionneurs d’arts et militaires comme De Gaulle, Pétain, qui fréquentent l’hôtel, auteurs célèbres…Petites coucheries pour certains mais aussi opposants politiques  du chancelier allemand Hitler dont la puissance s’affirme en Allemagne, comme Willy Brandt.  
« Tout voir, tout entendre, tout savoir et ne rien dire »...
Avec la réquisition de l’hôtel par l’armée allemande pour le compte de ses services d’espionnage, l’Abwehr, Pierre Assouline poursuivra ce travail d’enquête sur l’entrée en collaboration, une entrée insidieuse pour certains, voulue pour d’autres qui y trouveront un moyen de s’enrichir..Notre ancien flic s’interroge : pendant combien de temps aurait-il pu obéir ? Quatre ans d’occupation vus par notre flic, de moins en moins flic, de plus en plus homme. Quatre ans de luxe et de bonne vie pour ceux qu’il croisera. Quatre ans d’observation de la turpitude de certains, qui seront fusillés à la Libération!
Et quelques mois en dernière partie, pas la moindre, celle que chacuImagen connait, celle pendant l’hôtel de luxe accueillera tous ces déportés perdus, hagards, maigres et pouilleux, qui resteront hôtes du Lutetia quelques jours, quelques jours pour leur redonner si possible le goût de la vie, pour les soigner, les ré-alimenter progressivement, le temps de retrouver leur familles. Quelques mois de notre Histoire au cours desquels l’ancien flic redeviendra flic en tentant de discerner dans cette afflux de déportés vrais et faux déportés.. Quelques mois de témoignages forts, difficiles parfois, sur la vie de hommes, femmes et enfants déportés.
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« Lutetia » est-il un roman ? Oui, si l’on considère le personnage principal, toutes les personnes qu’il a rencontrées au cour de ces quelques années. Mais c’est avant tout un livre de découverte de la petite et de la grande Histoire, un livre qui nous permet de rencontrer pour des anecdotes de quelques minutes ou pour quelques mois, comme a pu la faire Edouard Kiefer, des dizaines de personnes plus ou moins célèbres, auteurs, acteurs, hommes politiques, pauvres, riches ou salauds…un livre de témoignages sur des faits connus ou inconnus.
Une fois qu’on a refermé la dernière page du livre, nous avons encore la possibilité de lire 3 pages de remerciements de l’auteur, trois pages de références..Trois pages qui nous confirment l’importance et le sérieux du travail d’enquête mené par Pierre Assouline
Un livre, plaisir de découvertes d’une partie du XXème siècle… 


Pierre Assouline


Quelques extraits

  • « À tout prendre j’aime mieux me ridiculiser par excès de morale que me faire remarquer par défaut de sens moral » (P. 42)
  • « Il s’appelait Herbert Frahm mais signait les appels Willy Brandt. Dans leur bonne ville de Lübeck, Heinrich Mann et lui passaient certainement pour des rouges.  Ni l’un ni l’autre n’étaient communistes mais l’un croyait à la vérité des procès de Moscou quand l’autre voulait encore aider les forces saines de l’Union Soviétique. » (P. 80)
  • « Tant de gens croient faire l’amour quand ils ne font que de la présence. » (P. 97)
  • « En 1919, quand je reviens à la vie, la France comptait six cent trente mille veuves de guerre. Pour s’ancrer dans le célibat, l’homme devait y mette du sien. » (P. 102)
  • « Il faut dire que les uns vivaient dans l’ombre, l’obscur, le cache si propices au mépris, tandis que les autres évoquaient au sens propre et en pleine lumière dans un monde brillant auquel ils avaient parfois tendance à s’identifier. » (P. 110)
  • « Curieux comme on ne souvient pas toujours des dates, mais plus souvent des heures. Les dates sont bonnes pour les historiens, elles s’adressent à la mémoire et à l’intelligence, quand les heures font appel à notre sensibilité et à notre émotion. Seuls les instances demeurent inoubliables. » (P. 142)
  • « Nous exigeons le départ de tous les clients. Vous fermerez provisoirement la pâtisserie et la brasserie. Nous avons besoin de deux cent quatre vingt chambres pour commencer. Chaque mois, nous vous donnerons une Bon d’occupation, afin que vous vous fassiez payer par votre autorité municipale. Quand à notre nourriture, nous vous paierons …..au fur et à mesure. C’est tout pour aujourd’hui. Je compte sur vous pour que notre séjour se déroule bien. » (P. 187)
  • « Il fut dit que le lieu symbolisant un foyer de résistance des émigrés contre le nazisme, il soit bon bon que le symbole tombât. »(P. 192)
  • « Si je n’avais pas quitté la police, ma situation aurait-elle été pire encore. Au début, j’aurais obéi parce que j’ai été élevé, éduqué et formé pour ça. Mais combien de temps ? Avec le garde qui était le mien- de concession en compromis, dans quoi me serais-je retrouvé ? » (P. 220) 
  • « A l’Abwehr plus qu’ailleurs, des gentlemen aux méthodes de brutes coudoyaient des brutes aux manières de gentlemen. » (P. 224)
  • « Il est des situations où la passivité est déjà un engagement. »
  • « Des allemands bien nazis avaient réinvente cette criminelle ineptie qui consiste à faire d’une religion une race, et voilà que des Français bien français leur emboîtaient le pas. » (P. 256)
  • « Encore hagards du voyage, ultime étape de l’interminable pérégrination commencée le jour de leur arrestation, le teint terreux et le visage osseux, ils se retrouvaient projetés dans cette ambiance oppressante, bombardés de questions alors qu’ils avaient parfois du mal à articuler leur propre nom, quand ils n’étaient pas trop essoufflés pour y parvenir. Ils flottaient dans leurs vêtements, lesquels flottaient dans l’espace, et ils flottaient dans la foule, si affaiblis qu’ils se laissaient envelopper et porter par la vague. Ils rentraient d’une autre planète dans un pays méconnaissable. » (P. 327)
  • « Ce que ces regards racontaient était irracontable. » (P. 328)
  • « Au camp, on ne nous faisait pas mourir, on nous faisait crever. » (P. 344)
  • « Lutetia était le seul palace parisien où l’on pouvait voir marcher des cadavres » (P. 371)
  • « Quand ils sont venus chercher les communistes, 
    Je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. 
    Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, 
    Je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. 
    Quand ils sont venus chercher les juifs, 
    Je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. 
    Quand ils sont venus chercher les catholiques, 
    Je n’ai rien dit, je n’étais pas catholique. 
    Puis ils sont venu me chercher, 
    Et il ne restait plus personne pour dire quoi que ce soit. » (P. 405) 

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