« Les chardons du Baragan » – Panaït Istrati

Les Chardons du BaraganMataké est un jeune garçon vivant en Valachie danubienne. Sa mère tient le ménage, son père ne pense qu’à jouer de la flûte. Un père dont tout le monde se moque car, dans le ménage c’est lui qui fait le travail habituellement réservé aux femmes, notamment la lessive.  La famille vit pauvrement en salant le poisson laissé sur le sable par le Danube à la suite des inondations et en tentant de le vendre. Ils vivent dans le Baragan, plaine aride de la Roumanie, chaude en été, glacée en hiver à cause du Crivatz, vent froid venant de Russie. Seuls y poussent des chardons que mangent les brebis, et qui une fois secs servent de combustible pour le chauffage. 
Père et fils chargent la vieille carriole tirée par un vieux cheval de poisson salé et s’en vont le vendre… 

Mais le mauvais sort s’acharnera, père et fils devront se séparer et abandonner leur vie antérieure. Comme dit le proverbe roumain : « Le chien ne fuit pas la tarte, mais le gourdin. »
Mataké rencontrera alors un autre gamin, Brèche-Dent, qui fuit la violence de son père. Ensemble ils découvriront la ville puis les Trois Hameaux, et le travail comme apprenti. Une autre Roumanie, une autre pauvreté, celle des agriculteurs s’échinant pour le compte des Boyards, propriétaires fermiers. Une Roumanie de la faim, d’une autre faim, dans laquelle bêtes et hommes crèvent quand les récoltes sont mauvaises du fait de la sécheresse, quand la pluie ne laisse pas de temps pour rentrer des récoltes. Les loups et les chiens sont là pour dévorer les cadavres. »Dans Trois-Hameaux, il n’y avait hormis les bébés et les infirmes, qu’une douzaine de ces heureux-là. Tous les autres étaient dehors, jusqu’aux enfants et aux vieillards. Et leur vie n’avait plus rien d’humain, dans cette lutte pour une poignée de farine et pour une brindille à jeter au feu »
Heureusement l’alcool est là, il permet d’oublier
« Les chardons du Baragan » n’est pas un roman né de l’imagination d’un auteur.
Le livre écrit en 1928 prend pour base des faits réels: la révolte de 1907 des paysans roumains, une révolte durement réprimée par le gouvernement. Onze mille personnes moururent sous les bombes ou fusillées par les soldats aux ordres des propriétaires. D’autres chardons autrement plus piquants « Tout comme la canaille humaine : plus elle est inutile , et mieux elle sait se défendre. »
C’est à eux que Panaït Istrati dédiera ce livreIstrati
Deux découvertes, celle tout d’abord de l’écriture concise d’un auteur roumain qui écrivait en français, un auteur réaliste, comparable par bien des cotés à Zola, celle ensuite d’une période de l’histoire.
Des faits racontés sans pathos, ce n’est pas un livre destiné à « faire pleurer dans les chaumières ». 
Un vrai coup de poing, un vrai coup de cœur
Ne le ratez pas


Quelques extraits
  • « Rêve, pensée, ascension et ventre creux, voilà ce qui donne de la gravité à l’homme né sur le Baragan, cette immensité qui cache l’eau dans le tréfonds de ses entrailles et où rien ne vient, rien, sauf les chardons. » (P. 11)
  • « Les chardons dont il est question ici apparaissent, dès que fond la neige, sous forme d’une petite boule, comme un champignon, une morille. En moins d’une semaine, ils envahissent la terre. C’est tout ce que le Baragan peut supporter sur son dos. Ils supporte encore les brebis qui sont gourmandes de ce Chardon et le broutent avidement. Mais plus elles le broutent, et plus il se développe ; il grandit, toujours en boule et atteint les dimensions d’une grosse dame-jeanne, quand s’arrête sa croissance et quand le bétail lui laisse la paix, car il pique alors affreusement. Elle sait se défendre cette mauvaise graine. Tout comme la canaille humaine : plus elle est inutile , et mieux elle sait se défendre. » (P. 12)
  • « J’étais grand et bien planté sur mes jambes. Je voulais courir, moi aussi, avec le vent et les chardons, me perdre ou me faire adopter, mais partir, courir, échapper à cette eau qui me faisait pourrir les jambes, à ce poisson qu’on entassait pour rien. » (P. 29)
  • « Ah, combien je désirais m’en entretenir avec quelqu’un qui me racontât des folies, qui me mentît, mais qui me permît de rêver un peu, d’oser ! Et les chardons n’étaient que rêve et audace, invitation à changer ce qu’on a contre ce qu’on pourrait avoir, fût-ce le pire, car il n’y a rien de pire que le croupissement pour ceux qui aiment toute la terre. » (P. 29)
  • « Le talonnant de près, à travers cet infini peuplé de contes merveilleux, je me demandais souvent qui était ce père que rien n’intéressait en dehors de sa flûte. Je ne l’avais jamais vu embrasser ma mère, et pour moi, il n’eut que de très rares caresses, lors de notre arrivée à Laténi. Aussi, j’en savais de lui autant que de notre cheval, encore moins peut-être. » (P. 32)
  • « Ils surent à quoi s’en tenir de ce côté-là. Du côté de Dieu aussi. Il ne leur restait que l’alcool, le grand consolateur autorisé par Dieu et par la loi. L’alcool seul pouvait satisfaire tout le monde. Sauf les femmes. » (P. 104)
  • « Dans le peuple, c’est la misère qui engendre l’ivrognerie. Le Roumain n’est pas ivrogne, mais il boit dès qu’il est malheureux. Il boit surtout lorsqu’il sent le couteau lui entrer jusqu’à l’os, le couteau de la misère. Alors il devient méconnaissable. De philosophe et bon qu’il est naturellement, il se transforme en brute que le crime même ne fait pas reculer. » (P. 105)
  • « À partir du Nouvel An, la famine fit rage. Plus de deux cents familles virent leur dernière ration de malaï épuisée. Certains vendirent leur bête de somme, un bœuf, un cheval ou la vache à lait. D’autres, espérant trouver du secours, furent obligés, à la fin, de tuer la bête qui ne pouvait plus se tenir debout. Mais le plus grande partie du bétail creva de faim, après avoir rongé la dernière tige de maïs, la crèche et les poutres de l’étable. Chaque jour on voyait des traîneaux transportant hors du village une charogne que des meutes de chiens dévoraient immédiatement. » (P. 118)
  • « On voyait des paysans, la démarche déséquilibrée, les gestes insensés, la parole miaulante, les yeux fureteurs, s’en aller en groupes vers les champs. Ils regardaient la belle terre noire, longuement, longuement, comme dès hallucinés, et rentraient ivres d’impuissance : ils n’avaient plus de bêtes de somme, plus de forces, point de semences et cette terre même ne leur appartenait pas. Leur état d’âme n’était ni le découragement ni la révolte, mais une espèce de délire qui les soûlait. J’ai vu des hommes parler tout seuls, trépigner comme des enfants, se creuser la tête, croiser les bras, se frotter les mains à les rompre. » (P. 124)

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