« L’énigme du retour » – Dany Laferrière

lenigme-du-retourDany Laferrière apprend la mort de son père, un père en exil….comme lui. Son père vivait à Brooklyn, lui vit au Canada.
Après cette annonce il part, déboussolé vers le Nord, puis aux obsèques, puis vers Haïti, prévenir sa mère qui vit y toujours, de la mort de son époux, un époux qu’elle a peu connu.  Le père était un opposant de Papa Doc, le fils était recherché par son fils Baby Doc. A une quinzaine d’année d’intervalle ils ont quitté cette femme qui vit seule depuis, dans la pauvreté, l’épouse et la mère, quitté Haïti, l’un et l’autre afin de ne pas subir la violence des « tontons macoutes », des tueurs des Duvallier.

Un père qu’il n’a presque pas connu : 
« Il m’a donné naissance.
Je m’occupe de sa mort.
Entre naissance et mort
on s’est à peine croisés. » (P. 290)
Il avait quatre ans quand son père est parti, un père qu’il a peu connu, un vague souvenir, il n’avait pas vingt ans quand il a lui-même quitté Haïti
Haïti qu’il retrouve, un Haïti sale, violent, sous-développé, une île dans laquelle rien n’a changé au fil des générations, sauf l’envie de quitter le pays.
Routes défoncées, misère de la population, vieilles voitures pourries, violences policières, très belles maisons de trafiquants de tout poils sur les collines surplombant les bidonvilles surpeuplés, pauvres toujours plus pauvres, crevant de faim, toujours plus exploités, riches toujours plus riches, corruption généralisée…le pire côtoyant le meilleur.
Haïti n’a pas changé, et s’enfonce de plus en plus dans la misère, dans la violence..Et Haïti est aussi une belle île, peuplée de personnes très attachantes, accueillantes, ayant le cœur sur la main…
Le sordide et la violence des hommes de la dictature, la beauté des paysages, la gentillesse de la majorité de la population
J’avoue avoir été dérouté dans les premières pages du livres par la forme choisie par l’auteur qui alterne, page après page, une écriture en prose, classique pour un roman, à une écriture sous forme de poèmes sans rimes, de trois à dix vers environ. Puis très vite je me suis laissé prendre par ce texte, par cette écriture, par ces poèmes, caressants décrivant aussi bien la beauté de cette île, la beauté de ses habitants ou violents, véritables coups de poings parfois, pour nous parler de la violence, de la misère et de la corruption.
Et quand on a pris l’habitude d’enregistrer les belles phrases de ses lectures, on ne sait quelle partie de ce roman enregistrer pour la garder en mémoire…il y en a tant!
J’ai été séduit par cette écriture, par ce texte, par ces descriptions, par cette atmosphère, cette beauté et cette crasse, cette bonté de cœur et cette violence, cette prose et ces vers.

Découverte d’un auteur, qui bien que non français a été choisi par les académiciens français pour être l’un des leurs…une découverte qui n’en restera pas là. J’en reparlerai 


Dany Laferrière


Une toute petite partie des textes qui m’ont touché
  • « La nouvelle coupe la nuit en deux
    L’appel téléphonique fatal
    que tout homme d’âge mûr
    reçoit un jour
    Mon père vient de mourir » (Première phrase du livre)
  • « On peut bâtir sa maisonnette
    sur le flanc d’une montagne
    peindre les fenêtres en bleu nostalgie
    Et planter tout autour des lauriers roses
    Puis s’asseoir au crépuscule pour voir
    le soleil descendre si lentement dans le golfe.
    On peut bien faire cela dans chacun de nos rêves
    On ne retrouvera jamais la saveur
    de ces après-midi d’enfance passés pourtant
    à regarder tomber la pluie. » (P. 22)
  • « Cette gaieté triste me tombe dessus
    toujours à la même heure.
    Au moment où les voitures allument
    leurs phares le soir qui balai en ma chambre
    me faisant revivre des terreurs enfantines
    Je me terre sous sous les draps. » (P. 57)
  • « Il m’a fallu plus d’un demi-siècle pour retrouver cette force de caractère que j’avais au début. Le force de dire non. Faut s’entêter. Se tenir debout derrière son refus. Presque rien qui mérite un oui. Trois ou quatre choses au cours d’une vie. Sinon il faut répondre non sans aucune hésitation. » (P. 58)
  • « Jusqu’à la fin,
    même sale,
    même fou,
    mon père est resté
    le dandy qu’il avait été.
    Il n’y a pas d’explication au charme. » (P. 65)
  • « Mon père vivait dans une petite chambre presque vide que mes oncles  m’ont fait visiter après l’enterrement sous la pluie dans ce cimetière de Brooklyn. Il s’était, vers la fin, dépouillé de tout. Il fut toute sa vie un solitaire malgré le fait que ses activités politiques le poussaient vers les gens. Depuis vingt ans, chaque jour, en été comme en hiver, il faisait l’aller et retour à pied de Brooklyn à Manhattan. Sa vie se résumait à cet incessant va-et-vient. Il ne lui restait pour tout bien que cette valise qu’il avait placée à la Chase Manhattan Bank. » (P 67)
  • « Mon père a passé
    plus de la moitié
    de sa vie
    hors de sa terre
    de sa langue,
    comme de sa femme » (P. 67)
  • « Si on n’est pas maigre à vingt ans en Haïti, c’est qu’on est du coté du pouvoir. » (P. 96)
  • « Pour survivre ne serait-ce que moralement
    dans cette ville où les règles changent
    selon la tête du client,
    le riche doit éviter de croiser
    le regard du pauvre. » (P. 125)
  • « Interdire le klaxon à Port-au-Prince serait de la censure. » (P. 139)
  • « Le dictateur m’avait jeté à la porte du pays. Pour y retourner, je passe par la fenêtre du roman. » (P. 161)
  • « Je pense à ma mère qui, elle,
    n’a jamais quitté son quartier.
    Je pense à ces six millions d’Haïtiens
    qui vivent sans espoir de partir un jour,
    ne serait-ce que pour aller respirer
    un bol d’air frais en hiver.
    Je pense aussi à ceux qui pourraient le faire
    et qui ne l’ont pas fait.
    Et je me sens mal à regarder ma ville
    du balcon d’un hôtel. » (P. 180)
  • « Tout est miracle dans
    cette petite localité.
    D’abord le simple fait d’exister. » (P. 244)

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