« Le lecteur de Jules Verne » – Almudena Grandes

le-lecteur-de-jules-verneNino est un gamin d’une dizaine d’année de la fin des années 40 en Espagne. Si nous le rencontrions aujourd’hui en Espagne, il serait l’un de ces vieux de presque 80 ans….
Il grandit entre l’école, les montagnes andalouses de Jaén et la caserne où son père est garde-civil. Un père qui s’absente la nuit pour des missions de maintien de l’ordre, pour rechercher Cencerro, chef des rebelles, pour des arrestations de républicains…Des garde-civils qui, aussi, sur ordre tuent d’une balle dans le dos ceux qui ont été interrogés, en prétextant leur tentative d’évasion…
Nino est souvent réveillé, la nuit, par les cris des personnes torturées de l’autre coté des fines cloisons de la caserne. 

Niino ne nous parle pas de ses copains et peu de son école. Il a cependant un ami, Pepe le Portuguais, personnage mystérieux et attachant, avec lequel il parcours la montagne, va à la pêche aux écrevisses…Un ami qui va lui permettre petit à petit de comprendre la situation de l’Espagne, de réfléchir, de choisir sa vie.
Trop petit pour devenir garde civil, Nino se prépare à devenir employé de bureau, il apprend la dactylographie auprès de femmes seules qui lui feront, également, découvrir Jules Verne et la littérature ..Des romans qui le font rêver, lui ouvrent les yeux sur le monde qui l’entoure, sur la situation de son pays, forgent son caractère, sa personnalité d’adolescent et de futur adulte.
Almudena Grandes nous fait découvrir la vie dans cette Espagne franquiste, la vie d’un village, le quotidien de ces espagnols qui en tuent d’autres parce que leur idéal est différent du leur, froidement, lâchement, pour un salaire de misère. Mais aussi ces Espagnols qui résistent, s’infiltrent parmi les tueurs pour mieux les combattre. Certes dès le début du livre, nous percevrons son attachement à la cause républicaine, mais elle s’emploiera à nous décrire sans manichéisme cette Espagne et ses habitants, les gardes civils tueurs mais aussi ceux qui seront embrigadés par hasard parfois, dans cette police politique, parce qu’il fallait bien manger, ceux qui sont fiers de ce qu’ils font et aussi ceux qui sont forcés d’exécuter des ordres contre leur gré..  
Un regard sans complaisance sur cette Espagne et cette période, un regard vrai et dérangeant sur la lâcheté, la vérité, la justice, le courage individuel, les idéaux en politique. 
C’était il y a quelques années. ceux qui ont vécu cette époque sont encore parmi nous, en paix. Heureusement.
La découverte d’un auteur, et aussi semble-t-il d’une suite littéraire…Mais on peut sans aucune difficulté prendre plaisir à cette lecture, en ignorant totalement les autres ouvrages de la série…

Un beau (et dérangeant) voyage dans le temps, que je poursuivrai sans doute prochainement


Almudena Grandes


Quelques phrases parmi d’autres
  • « À neuf ans, je savais parfaitement que je ne voulais pas devenir garde civil, que je ne voulais plus voyager menotté à un  prisonnier, que je ne voulais plus vivre dans une maison caserne, que je ne voulais pas faire peur aux gens, ni savoir qu’ils crachaient par terre dès que je leur tournais le dos, ni que l’officier de police et le pharmacien me prennent la tête, ni que ce soit moi qui la prenne à Don Justino ou au maire, ni supporter les fanfaronnades de quelque sergent bute ou mal luné, et ne parlons même pas du fait que mon épouse se voit elle-même obligée de supporter la pédanterie de la femme d’un gros lieutenant qui pue des pieds. Je ne voulais pas être garde civil, je ne voulais pas partager le seul cabinet en service avec les culs de sept autres familles, ni arrêter mes voisins, ni les escorter menottés dans la rue, ni demander le lendemain à mes enfants  comment cela s’était passé à l’école pour qu’ils me répondent bien, très bien, alors que c’était absolument faux. » (P. 36)
  • « Une guerre avait divisé l’Espagne en deux et mes parents s’étaient trouvés dans un des camp, tandis que leurs familles respectives étaient dans l’autre. » (P. 39)
  • « Le commerce des œufs, ce modeste commerce des plus pauvres, de ceux qui ne possédaient plus que leurs jambes et la campagne pour subsister, avait toujours existé. Cependant, avec la gueule de bois de la victoire et, sous prétexte qu’il était difficile de faire la différence entre le commerce des œufs et le marché noir, un individu qui travaillait dans un vague bureau de la capitale, et qui s’était mis en tête de rendre encore plus impossible la vie des femmes tondues,décida de l’interdire alors qu’on rasait encore la tête des retardataires. Les fermiers protestèrent, car si personne ne leur achetait plus d’œuf que, ceux qu,ils ne consommaient pas eux-mêmes seraient gâchés. Tout le monde savait qu’ils ne pouvaient pas quitter leur terre est leurs bêtes pour aller les vendre. Cependant les gardes civils continuèrent d’arrêter les femmes qui portaient des paniers en osier le long de la route – ils jetaient par terre la marchandise que leurs poches ne pouvaient contenir, et envoyaient les femmes en prison – et pendant un temps les œufs pourrirent dans les poulaillers. Puis un jour, la faim et le désespoir devinrent plus forts que la peur. » (P. 66)
  • « On ne peut pas vivre de cette façon, parce que si demain c’est jour de fête, après-demain il me faudra bien aller faire les courses, et je devrai faire la queue avec les épouses, les mères et les sœurs de ces gars que vous venez de tabasser. Et je n’aurai pas le courage de les regarder dans les yeux. » (P. 96)
  • « Sans argent il n’y avait pas de traîtres, et sans traîtres aucune tête ne tombait…. » (P 105)
  • « Les romans de Jules Verne me donnaient souvent le prétexte de poser des questions sur tout ce que j’ignorais, en histoire, en géographie, en physique, à propos des sextants, des ballons aérostatiques, des sous-marins, des routes maritimes, des exploits des découvreurs, des expériences dans les laboratoires, de tous ces savants fous et sages à la fois qui, après beaucoup d’erreurs, parvenaient aux plus grandes découvertes de leur vie. Ainsi ces livres allaient me conduire vers d’autres livres, d’autres auteurs que j’allais découvrir avec la même avidité. Car ils me révélaient des mondes différents mais tout aussi fascinants, que je finissais par explorer avec les questions, que je posais à une femme qui savait toujours me répondre. » (P. 235)
  • « Chez les gens courageux, la peur n’est que la prise de conscience du danger, mais chez les lâches, c’est bien plus qu’une absence de courage. La peur exclut également la dignité, la générosité, le sentiment de justice, et parvient même à entraver l’intelligence, car elle altère la perception de la réalité et allonge les ombres de toutes les choses. » (P. 240)
  • « Le justice ne profite qu’aux vivants. Les morts n’ont-ils que faire de la justice. » (P. 399)
  • « La loi numéro 12 de 1940 ordonne d’enquêter sur les antécédents de tous les membres de l’armée nationale et de la garde civile, pour juger ceux dont le comportement, ou celui d’un membre de la famille, s’est révélé douteux pendant les années qui ont précédé le Glorieux soulèvement. Tu n’imagines pas combien ils l’ont trouvée utile dernièrement pour remplir les cellules. Franco ne veut pas d’individus suspects dans le Corps de la garde civile. » (P. 449)

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