« Une guerre d’extermination, Espagne, 1936-1945 » – Paul Preston

une-guerre-dextermination-espagne-1936-1945Si vous cherchez un roman, passez votre chemin, ce livre n’est pas un roman, mais un livre d’histoire. Un grand livre d’histoire. Un énorme travail de recherche et de vulgarisation.
Et avant de plonger dans cet ouvrage, prenez le temps de le feuilleter, d’en comprendre les différentes parties, de vous l’approprier.
Et allez immédiatement vers les dernières pages.
Sur les (presque) 890 pages du livre, plus de 160 sont consacrées à des annexes, notes, cartes, graphiques ou glossaires, importants pour ne pas se perdre au sein des sigles, des noms, des héros ou des tueurs

Un travail minutieux de recherche documentaire, de vulgarisation, et de classement des informations sur cette tragédie qui s’est déroulée à nos portes. Une tragédie commencée au début des années 30 avec la création de la deuxième république, avec les brimades subies par les ouvriers agricoles de la part de propriétaires des grands domaines, se poursuivant avec le coup d’État de Franco et de ses hommes en 1936, et s’achevant avec sa mort en 1975. Une tragédie dont furent victimes, plusieurs années après, les familles des républicains exécutés, familles condamnées à payer des dommages et intérêts. Une tragédie qui hanta bien après 1945 aussi bien les familles des victimes que les tueurs.
Une guerre civile dans laquelle nombreux furent exécutés des hommes et femmes n’ayant jamais eu du sang sur les mains :« Il arrive que tout un groupe d’individus soit exécuté pour des crimes qu’un seul d’entre eux aurait pu commettre et que des personnes soient fusillées pour des crimes qu’elles n’auraient jamais pu commettre ».
Paul Preston nous retrace toutes ces batailles, toutes ces divisions politiques, toutes ces exécutions sommaires, toute cette haine entre républicains et phalangistes, dont ni les femmes ni les enfants ne furent épargnées. Pages parfois donnant la nausée du fait de leur violence répétitive. Comment des hommes peuvent-ils en arriver à ces extrémités, à ces meurtres, à ces tortures au nom d’une couleur politique ?
Guerre d’extermination, dans laquelle les mots »race », « Juif » furent également employés au nom du tristement célèbre « Protocole des Sages de Sion » qui fut un motif à des tueries. Une guerre également menée par des militaires qui venaient quelques années plus tôt dans des combats coloniaux de tuer et de mutiler des « Maures », des arables au Maroc, « Maures » qui devinrent leurs bras armés pour combattre les « Rouges », piller, violer et tuer en toute liberté…Une guerre d’extermination raciale, à des degrés moindres toutefois qu’en Allemagne.
Franco accueillant et serrant la main d’Himmler qui le conseilla et l’aida!
Et face à ces phalangistes, des « Rouges » divisés, incapables de s’entendre entre eux, communistes opposés aux Trotskistes et s’éliminant mutuellement, divisions violentes entre socialistes, communistes et anarchistes…Une guerre civile opposant des civils à des militaires, des civils à une supposée « cinquième colonne », une guerre s’appuyant sur des soupçons,
Une guerre d’extermination d’un peuple, une guerre internationale dans laquelle Nazis et Russes s’affrontèrent, aviation nazie transportant des troupes et bombardant des villes, Guernica, l’une de celles-ci reste tristement célèbre, russes et NKVD, bras armé et politique des Brigades internationales.. brigades dans lesquelles combattaient aussi des allemands hostiles à Hitler. Une préfiguration de la haine et de la violence de la Deuxième Guerre Mondiale. La préparation de cette guerre mondiale.
Une guerre qui ne s’achève pas avec la victoire d’un camp et la défaite de l’autre. Non ! Une guerre suivie d’une épuration féroce :« Des hommes et des femmes sont condamnés à mort pour participation à des crimes, non sur la base de preuves directes mais parce que, à partir de leurs convictions républicaines, socialistes, communistes ou anarchistes, le procureur suppose qu’ils «ont dû y prendre part» »
Tout ce travail de vulgarisation fait de cet ouvrage une référence qui passionnera les lecteurs qui comme moi cherchent à mieux connaître et comprendre l’histoire contemporaine, une référence utile aussi pour les historiens. Il y a tant de choses à dire sur ce livre, tant de détails qui nous interpellent.
Un seul regret : j’aurais aimé que les souris qui assistèrent aux préparatifs du coup d’État de Franco ou que les officiers amis de Franco écrivent leurs mémoires. Paul Preston aurait pu nous faire partager ces moment de préparation, cette trahison. Mais les trahisons sont toujours secrètes.

Nous connaissons tous des voisins, d’origine espagnole, nous avons peut-être des amis ou dans notre famille un gendre, une belle-fille, un cousin par alliance au nom à consonance espagnole, né de parents ou de grands parents réfugiés en France à la suite des persécutions subies en Espagne. Mais ils n’y trouvèrent pas toujours la calme qu’ils espéraient. C’était sans compter sur d’autres crimes, les crimes commis par le régime de Pétain, par les services nazis occupant la France.

Comment ne pas être révolté quand on sait que beaucoup de ces assassins espagnols; que beaucoup de ces généraux, moururent dans leur lit, avec la bénédiction de l’Eglise et de la religion au nom de laquelle ils avaient tué. Ont-il eu des remords ? Nous n’en sommes pas certain. Ils avaient accompli leur mission terrestre.

Pour Paul Preston, ce conflit hante encore la société espagnole :« Aujourd’hui encore, ses puissants effets résiduels empêchent la majorité de la société de porter un regard ouvert et honnête sur un passé violent et récent, qui faciliterait le travail nécessaire pour refermer les plaies sociales et politiques. »  
Être réfugié, avant d’être intégré dans les rangs d’un pays n’était déjà pas facile entre 1936 et 1940…un passé qui nous interpelle au quotidien. Personne ne fait plus attention de nos jours, en France à ces familles aux noms à consonance espagnole. Quelques photos du livre, cohorte de familles et de gamins aux yeux pleins de peur et d’espoir, fuyant la mort et tentant de passer nos frontières, n’ont pris aucune ride malgré leurs 80 ans. L’histoire bégaie dit-on.
Un grand merci à Babelio et aux éditions Belin qui m’ont permis ces nombreuses heures de lecture et de découverte.


Qui est Paul Preston


Quelques extraits pour apprécier

  • Les leaders de la rébellion, les généraux Mola, Franco, et Queipo de Llano considéraient le prolétariat espagnol comme une race inférieure qu’il fallait subjuguer par une violence soudaine et sans compromis, au même titre que les Marocains » (P. 11)
  • « …la République est le produit d’un complot conçu par les Juifs être mené à bien par les Francs-maçons grâce  à leurs laquais de gauche » (P. 33)
  • « L’idée que les hommes de gauche et les libéraux ne sont pas de vrais espagnols et doivent donc être anéantis s’enracine vite à droite. » (P. 44)
  • « Comme il y a très peu de Juifs en Espagne, il n’existe pas vraiment de «problème juif». Pourtant cet antisémitisme sans juif ne s’en prend pas aux Juifs réels, mais à la construction abstraite d’une menace internationale imaginée. L’antisémitisme est au cœur du catholicisme intégriste et remonte à la trahison de Jésus pas Judas Iscariote et aux mythes et peurs médiévaux des meurtres rituels d’enfants. » (P. 77)
  • « Un des dirigeants d’Action espagnole, Honorio Maura, décrit les mineurs comme de la «pourriture, des ordures, la lie de l’humanité, des chacals répugnants indignes d’être des Espagnols ou même des humains». Ils sont dépeints comme des meurtriers, des voleurs et des violeurs, tandis que leurs complices féminines sont des «impudentes qui les incitent à commettre des atrocités. Certaines étaient jeunes et belles mais leur visage reflétait leur perversion morale, un mélange d’effronterie et de cruauté.» » (P. 143)
  • « Il disait qu’une fois lancé il ne lui en coûtait pas plus de signer cent sentences de mort que d’en signer soixante et que l’essentiel était de «bien nettoyer l’Espagne de ses marxistes». Je l’ai entendu dire : «Ici, personne ne bougera plus pendant trente ans !». Il ne recevait aucune visite, sinon celle des jeunes femmes. Je connais des malheureuses qui n’ont sauve leurs parents qu’en se soumettant aux exigences de cet homme. » (P. 214)
  • « Parce que je suis prêtre, vous croyez sans doute que je viens prononcer des paroles de pardon et de repentir. Pas du tout ! Guerre contre eux tous, jusqu’à ce ce que la dernière trace en soit éliminée. » (P. 220)
  • « Il est nécessaire de répandre la terreur. Nous devons créer une impression de maîtrise, en éliminant sans scrupule ni hésitation tous ceux qui ne pensent pas comme nous. Il ne peut y a avoir aucune lâcheté. Si nous vacillons un instant, si nous n’avançons pas avec la plus grande détermination, nous ne gagnerons pas. Quiconque aide ou cache un communiste ou un partisan du Front populaire sera abattu. » (P. 263)
  • « Les rebelles se désignent donc toujours comme «nationales», (généralement traduit par «nationalistes»), ce qui sous-entend que les Républicains ne sont pas des Espagnols et doivent donc être anéantis comme envahisseurs étrangers. » (P. 266)
  • « Aux yeux des anarchistes des actes tels qu’assister des prêtres ou incendier des églises acquièrent un vernis idéaliste, sont une purification préalable, nécessaire à la construction d’un nouveau monde, comme s’il était aussi simple d’éliminer la religion. » (P. 321)
  • « La violence anarchiste visa autant les communistes que le clergé, les classes moyennes ou les petits exploitants. » (P. 353)
  • « La richesse de la droite en général et de l’Eglise catholique en particulier est un facteur significatif dans la répression. Le nécessité de financer l’effort de guerre républicain entraîné une autorisation officielle des confiscations. Surtout les bruits qui courent au sujet de ces richesses nourrissent une véritable haine entre classes sociales. » (P. 398)
  • « Ne nous berçons pas d’illusions : l’esprit juif, qui a permis l’alliance du grand capital avec le marxisme et qui était derrière tant de pactes avec la révolution anti-espagnole, ne peut anéantie en un jour et bat encore dans beaucoup de cœurs. » (Franco – P. 656)
  • « La santé de la race exige que les enfants soient séparés de leur mère «rouge». » (P. 713)

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