« Chanson douce » -Leïla Slimani

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« Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert. On l’a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s’est battue comme un fauve. »
Le roman commence par un uppercut.
Il y a eu tant de critiques sur ce livre, tant d’interviews de l’auteur, que personne ne peut en ignorer ni la fin ni le scénario.
Malgré tout, rares sont ceux qui ont fermé le livre….Tous cherchent à comprendre le pourquoi. Pourquoi et comment une nounou ayant de bons antécédents professionnels en arrive à cet acte odieux ? Ne pouvait-on anticiper ce geste ? Pourquoi personne n’a rien vu venir ? Des questions lancinantes, qu’on se pose à l’occasion de chaque fait divers.

Louise adore les petits, les petits l’adorent. Elle fait tout pour aider le couple….y compris progressivement ce qu’on ne lui demande pas. Pour faire plaisir et se faire plaisir. Pour  répondre à ses TOC ? Elle met son nez partout, fait la cuisine, le ménage, lave le petit linge de Myriam…..et le couple tout heureux de cette perle rare qui les soulage, laisse faire, se repose sur elle et en chacun, Myriam et Paul, en profite pour être de plus en plus disponible pour son travail. Myriam plaidera pour des dossiers de plus en plus complexes, Paul ne comptera plus ses heures. L’un comme l’autre feront passer le travail au premier rang de leurs préoccupations et rentrera de plus en tard le soir. Louise aussi
Tous leur envient cette nounou qui fera partie de la famille et sera invitée à les suivre en vacances. 
Subtilement Leïla Slimani, alterne les chapitres décrivant cette mainmise de Louise sur la vie du couple, et ceux décrivant l’histoire de la dérive personnelle de cette femme. Dérives financière, psychiatrique dont Paul et Myriam n’ont aucune idée précise. Étaient-ils en mesure d’analyser les indices dont ils avaient connaissance? 
De temps en temps on a envie de leur dire, parce qu’on connait le fin tragique : « Mais non il ne fallait pas faire ainsi…vous avez eu tort… vous auriez du…. ».
Facile pour nous.
N’étaient-ils pas obsédés par leur vie professionnelle et par le bonheur de leurs gamins qui adoraient Louise..? N’étaient pas heureux du bonheur de leurs enfants, d’avoir un appartement propre et bien rangé, des repas préparés le soir. N’était-ce pas l’essentiel à leurs yeux? Avaient-ils les moyens de dire « stop » et pourquoi ne l’ont-ils pas fait quand ils on eu des interrogations ?
Cette dérive personnelle de Louise et le cercle vicieux dans lequel Myriam et Paul sont entrés sans la contrôler, sont décrits sans sentimentalité et avec précision. 
J’en suis sorti secoué et admiratif. Je suis certain qu’une deuxième lecture me donnera autant de plaisir



Qui est Leïla Slimani


Quelques extraits
  • « En entrant dans la chambre où gisaient ses enfants, elle a poussé un cri, un cri des profondeurs, un hurlement de louve. Les murs en ont tremblé. La nuit s’est abattue sur cette journée de mai. » (P.14)
  • « Pas de sans-papiers, on est d’accord ? Pour la femme de ménage ou le peintre, ça ne me dérange pas. Il faut bien que ces gens travaillent, mais pour garder les petits, c’est trop dangereux. Je ne veux pas de quelqu’un qui aurait peur d’appeler la police ou d’aller à l’hôpital en cas de problème Pour le reste, pas trop vieille, pas voilée et pas fumeuse. L’important, c’est qu’elle soit vive et disponible. Quelle bosse pour qu’on puisse bosser. » (P. 16)
  • « Ma nounou est une fée. » C’est ce que dit Myriam quand elle raconte l’irruption de Louise dans leur quotidien. Il faut qu’elle ait des pouvoirs magiques pour avoir transformé cet appartement étouffant, exigu, en un lieu paisible et clair. Louise a poussé les murs. Elle a rendu les placards plus profonds, les tiroirs plus larges. Elle a fait entrer la lumière. »
  • « Dans les semaines qui suivent son arrivée, Louise fait cet appartement brouillon un parfait intérieur bourgeois. elle impose sas manières désuètes  son goût pour la perfection. Myriam et Paul n’en reviennent pas. elle recoud les boutons de leurs vestes qu’ils ne mettent plus depuis des mois par flemme de chercher une aiguille, elle refait les ourlets des jupes et des pantalons. Elle reprise les vêtements de Mila que Myriam s’apprêtait à jeter sans regret. Louise lave le rideaux jaunis par le tabac et la poussière. Une fois par semaine, elle change les draps. Paul et Myriam s’en réjouissent. Paul lui dit en souriant qu’elle a des airs de Mary Poppins. Il n’est pas sur qu’elle ait saisi le compliment(P. 34)
  • « En quelques semaines, la présence de Louise est devenue indispensable. » (P. 35)
  • « Louise ne néglige jamais rien. Louise est scrupuleuse. » (P. 35)
  • « Quand Mila est à l’école, Louise attache Adam contre elle avec une grande étole. Elle aime sentir les cuisses potelées de l’enfant sur son ventre, sa salive qui coule dans son cou quand il s’endort. Elle chante toute la journée pour ce bébé qui exalte la paresse. Elle le masse, s’enorgueillit de ses bourrelets, de ses joues roses rebondies.  Le matin l’enfant l’accueille en gazouillant, ses gros bras tendus vers elle. Dans les semaines qui suivent l’arrivée de Louise, Adam apprend à marcher. Lui qui criait toutes les nuits dort d’un sommeil pénible jusqu’au matin. » (P. 37)
  • « Et c’est vrai. Plus les semaines passent et plus c’est Louise excelle à devenir à la fois invisible et indispensable. Myriam ne l’appelle plus pour prévenir de ses retard et Mila ne demande plus quand rentrera maman. Louise est là, tenant à bout de bras cette édifice fragile. Myriam accepte de se faire materner. Chaque jour, elle abandonne plus de tâches à une Louise reconnaissante. La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir de décor sur la scène. Elles soulèvent un divan, poussent d‘une main une colonne en carton, un pan de mur. Louise s’agite en coulisses, discrète et puissante. C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. Elle est Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familiale. » (P.59)
  • « La solitude s’est révélée, comme une brèche immense dans laquelle Louise s’est regardée sombrer. « (P. 102)
  • « Les squares, les après-midis d’hiver. Le crachin balaie les feuilles mortes. Le gravier glacé colle aux genoux des petits. Sur les bancs, dans les allées discrètes, on croise ceux dont le monde ne veut plus. Ils fuient les appartements exigus, les salons tristes, les fauteuils creusés par l’inactivité et l’ennui. Ils préfèrent grelotter en plein air, le dos rond, les bras croisés. A 16 heures, les journées oisives paraissent interminables. C’est au milieu de l’après-midi que l’on perçoit le temps gâché, que l’on s’inquiète de la soirée à venir. A cette heure, on a honte de ne servir à rien. Les squares, les après-midis d’hiver, sont hantés par les vagabonds, les clochards, les chômeurs et les vieux, les malades, les errants, les précaires. Ceux qui ne travaillent pas, ceux qui ne produisent rien. Ceux qui ne font pas d’argent. » (P.112)
    « Bien sûr, il suffirait d’y mettre fin, de tout arrêter là. Mais Louise a les clés de chez eux, elle sait tout, elle s’est incrustée dans leur vie si profondément qu’elle semble maintenant impossible à déloger. ils la repousseront et elle reviendra. ils feront leurs adieux et elle cognera contre la porte, elle rentrera quand même, elle sera menaçante, comme un amant blessé. » (P. 177)
  • « Paule et Myriam ferment sur elle des portes qu’elle voudrait défoncer. Elle n’a qu’une envie : faire monde avec eux, trouver sa place, s’y loger, creuser une niche, un terrier, un coin chaud. Elle se sent prête parfois à revendiquer sa portion de terre, puis l’élan retombe, le chagrin la saisit et elle a honte même d’avoir cru à quelque chose. » (P. 190)

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