« Les soldats de Salamine » – Javier Cercas

les-soldats-de-salamineLa guerre d’Espagne, opposa pendant près de 3 ans entre 1936 et 1939 des combattants républicains et des miliciens phalangistes qui se vouaient une haine farouche et féroce, légitimant toutes les exactions, emprisonnements, meurtres, viols, exécutions sommaires individuelles ou collectives… Nombreux sont les romans, les livres d’histoire qui prirent cette guerre comme fil conducteur.
Javier Cercas, écrivain peu connu auparavant se met en scène dans « Les soldats de Salamine », pour nous faire partager une histoire allant à contre-courant de cette violence

En 1994, alors que sa carrière d’écrivain n’a connu aucun succès et que ses problèmes personnels s’accumulent, il entend parler pour la première fois d’un fait troublant : Rafael Sánchez Mazas, écrivain phalangiste, ami personnel de Primo de la Rivera, allait être fusillé le 30 janvier 1939 avec une cinquantaine d’autres personnes, rafael-sanchez-mazasquelques jours avant la fin de la guerre à proximité du sanctuaire du Cordell, en Catalogne espagnole. Il réussit à s’échapper. Recherché immédiatement par les combattants républicains, il fut sauvé par l’un d’eux qui le vit, et mentit à ses  amis en ne les prévenant pas, lui laissant ainsi la vie sauve. Rafael Sánchez Mazas n’était pas un anonyme : « Il n’est pas exagéré d’affirmer que Sánchez Mazas fut le premier fasciste d’Espagne, et il n’est pas moins exact de dire qu’il fut le théoricien le plus influent de cette idéologie »il deviendra par la suite ministre sans portefeuille de Franco
Alerté par ce fait troublant, Javier Cercas décidera quelques années plus tard d’écrire « Les soldats de Salamine », longue quête de la vérité. Qui était ce soldat au grand cœur qui avait ce dirigeant phalangiste au bout de son fusil et qui n’a rien fait : ce « milicien était resté à le regarder quelques secondes et ensuite, sans le quitter des yeux, il avait crié : «Par ici il n’y a personne !», puis il avait fait demi tour et il était parti. » ?
Récit réel, roman, enquête historique…Journalisme ou création littéraire…Le livre difficilement classable mélange les genres et le lecteur ne sait plus trop où se trouve le réel et où se trouve la fiction. Qu’importe le plaisir est là!
Javier Cercas journaliste, personnage principal du livre se confond avec Javier Cercas écrivain…Tous deux vont partir à la recherche des témoins…le fils de Rafael Sánchez Mazas, des soldats et des familles qui l’ont hébergé et recueilli après son « exécution »..retour sur cette période encore plus troublée de la fin de la guerre d’Espagne alors que les combattants républicains cherchaient à fuir en France. Une rencontre avec Roberto Bolaño écrivain chilien lui donnera des indices. 
« Les soldats de Salamine » est aussi un livre donnant une âme et un cœur à Rafael Sánchez Mazas, écrivain idéologue de la phalange, qui n’avait pas de sang sur les mains, écrivain qu’il défend et que le lecteur ne peut haïr : « Dans des articles anonymes ou signés par lui-même [….], il diffusa des idées et un mode de vie qui, avec le temps et sans que nul pût en douter [….] seraient adoptés comme idéologie révolutionnaire de choc face aux urgences de la guerre, puis réduits au rang d’ornements idéologiques par le grassouillet militaire de pacotille efféminé, incompétent, roué et conservateur qui les usurpa pour les transformer en apparat de plus en plus putride et vidé de sens, puis les livrer à une poignée de rustres pour qu’ils puissent pendant quarante années de pesanteur justifier son régime de merde. » …un idéologue qui voulait sans doute comme les combattants grecs de Salamine au 4ème siècle avant JC, sauver son peuple de la barbarie…les combattants républicains se battaient aussi pour ce même idéal…On se bat toujours contre ceux qui sont nos barbares.
Et c’est enfin le livre nous permettant d’assister à la construction de l’ouvrage, aux hésitations de l’auteur, aux relectures et corrections de son travail.
Petit livre (230 pages) complexe, déroutant parfois. Découvertes d’un fait inconnu de l’Histoire, d’un auteur.. et au bout de tout ça…des heures d’une belle lecture .

Qui est Javier Cercas


Quelques extraits
  • « À un moment donné mon père a entendu dans son dos un bruit de branches, il s’est retourné et a vu un milicien qui le recherchait. C’est alors que quelqu’un a crié : «il est par là ?» Mon père racontait que le milicien était resté à le regarder quelques secondes et qu’ensuite, sans le quitter des yeux, il avait crié : «Par ici il n’y a personne !», puis il avait fait demi tour et il était parti. » (P. 17)
  • Je ne sais pas ce que vous en pensez mais, moi, il me semble qu’un pays est civilisé quand on n’est pas obligé d’y perdre son temps avec la politique. » (P. 27)
  • « Je me dis qu’il y eut incontestablement trois jeunes gens qui aidèrent Sánchez Mazas à survivre dans la forêt après son exécution – une certitude étayée par divers faits parmi lesquels la concordance entre les notes du carnet de Sánchez Mazas et le récit qu’il en fit à son fils ; pourtant certains indices autorisaient à penser qu’il ne s’agissait pas des frères Figueras et d’Angelats. » (P. 67)
  • « Bien entendu, je supposais qu’au fur et à mesure de l’avancement du livre ce dessein se modifierait, puisque les livres finissent toujours par mener leur propre vie et qu’on n’écrit pas sur ce qu’on veut mais sur ce qu’on peut ; je supposais aussi que, même si toutes les recherches effectuées au fil du temps sur Sanchez Mazas constitueraient le cœur de mon livre, ce qui me rassurait, il arriverait un moment où je devrais me passer de cette béquille car un écrivain – à condition que son texte acquière un véritable intérêt – n’écrit jamais sur ce qu’il connaît mais précisément sur ce qu’il ignore. » (P. 160)
  • « Il y en a plein, des gens intègres: ce sont ceux qui savent dire non à temps; des héros en revanche, il y en a très peu. En réalité, je crois que, dans le comportement d’un héros, il y a presque toujours une part aveugle, irrationnelle, instinctive, quelque chose qui appartient à sa nature et à quoi il ne peut échapper. » (P. 165)
  • « Pour écrire des romans on n’a pas besoin d’imagination. Seulement de la mémoire. On écrit des romans en combinant des souvenirs. » (P. 168)
  • « Un bon journaliste est toujours un bon écrivain, mais un bon écrivain n’est presque jamais un bon écrivain. » (P. 169)
  • « La réalité nous trahit toujours ; le mieux c’est de la devancer et de la trahir avant qu’elle ne nous trahisse. » (P. 190)
  • « – C’est possible. Mais toutes les guerres sont pleines d’histoires romanesques, n’est-ce pas ?
    – Seulement pour celui qui ne les vit pas. Miralles exhala une bouffée de fumée et cracha ce qui devait être un brin de tabac. – Seulement pour celui qui les raconte. Pour celui qui va à la guerre pour la raconter, et non pour la faire. » (P. 223)
  • « Ne demandez pas pardon, jeune homme. Vous n’avez rien fait de mal. D’ailleurs, à votre âge, vous devriez savoir que les hommes ne demandent pas pardon : ils font ce qu’ils font et ils disent ce qu’ils disent, et après ils en prennent leur parti. » (P.225)

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