« Tropique de la violence » – Nathacha Appanah

Tropique de la Violence_3735Un jeune homme, Moïse est enfermé dans une cellule d’un poste de police de Mayotte, petite île française.Il a tué Bruce.
Arrivant gamin sur l’île avec sa mère dans l’un de ces « kwassas kwassas », ces embarcations de fortune venues surchargés depuis les îles voisines avec ces émigrés cherchant là une vie meilleure dans ce paradis pour touristes. Ces touristes, et cette île aux belles plage et luxueux hôtels que Natacha Appenah ne nous dépeindra pas. Nous ne connaîtrons que le coté sinistre de Mayotte. Moïse a des yeux vairons, un noir, un vert..signe de malheur qui lui vaudra d’être rejeté par sa mère et d’être suspecté par tous d’être habité par un djinn. Marie, infirmière au grand cœur sera là pour l’accueillir, bébé, et l’adopter. Toujours accompagné par son chien Bosco, il porte avec lui « L’enfant et la rivière ». 

Début d’un beau roman fait de courts chapitres dans lesquels alternent les voix de cinq personnages principaux. Outre Moïse et Bruce, vous ferez connaissance avec Olivier, policier surveillant Moïse dans sa cellule, Marie infirmière venue de France, Stéphane jeune travailleur humanitaire d’une ONG.
Mayotte, dans l’archipel des Comores, ce petit bout de France dans le détroit du Mozambique…une île qui a son bidonville, Kaweni surnommé Gaza, « une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin ». L’autre Gaza, aussi pauvre et violent que celui que tout le monde connaît. Un bidonville, qui reçoit les espoirs de clandestins venus là, depuis les îles voisines.
Des clandestins et des conditions de vie dont on ne parle pas en métropole, Calais tenant le haut du pavé dans l’information journalistique, et pourtant l’orage gronde. Un autre petit morceau de France confronté à la misère du monde. Dans ce bidonville Bruce, petit chef violent de gangs d’adolescents livrés à eux-mêmes, fait la loi. 
Des chapitres dans lesquels morts et vivants s’expriment, expliquent comment et pourquoi ils en sont arrivés là…un petit mot prononcé par l’un, un sentiment, une émotion, une situation vécus…et ce petit mot, ce sentiment, cette émotion, cette situation serviront de point de départ à un autre chapitre dans lequel un autre des principaux personnages s’exprimera, donnera sa version…et de fil en aiguille le lecteur reconstitue toute la trame des relations entre ces personnages, toute l’histoire de leur amour ou de leur haine, toute les mobiles du crime.
J’ai beaucoup aimé cette construction narrative et surtout le style de Natacha Appanah pour décrire les émotions de chacun des ses personnages. Cette lecture est dérangeante, voire bouleversante. 



Quelques lignes
  • « J’ai profité de toutes les failles de ce pays, de toutes les tares de cette île, de tous ces yeux fermés. » (P. 24)
  • « Avec dextérité, la jeune fille sort le bébé de son emmaillotage et je réalise que celui –ci est bandé comme une momie. Peut-être est-il brûlé ? Elle défait les bandelette qui recouvrent même une partie de son visage. C’est un bébé de quelques jours à peine, il respire, il n’est pas brûlé, il a l’air parfait. Il est parfait. Je commence à parler mais la mère pose le doigt sur ses lèvres en faisant Chut. Elle ne souhaite pas qu’on le réveille. Elle me montre l’œil du bébé. Je ne comprends pas, je ne vois rien, le bébé dort. Elle s’impatiente, elle me montre ses deux yeux puis les miens puis ceux du bébé. Ah, votre bébé est aveugle ? Elle secoue vigoureusement la tête et soudain l’enfant se met à gigoter, il fait claquer ses lèvres une fois deux fois comme s’il cherchait la tétée, et la jeune femme me le tend comme on tendrait quelque chose qui vous fait peur et vous dégoûte à la fois. Je ne sais pas pourquoi je le prend ce bébé qu’on me donne et celui-ci s’étire dans mes bras et c’est merveilleux ce petit corps chaud qui se love contre moi. Le petit ouvre les yeux. La mère recule contre le lit et, moi, ce que je vois est incroyable, je n’en ai jamais vu de ma vie, juste appris le terme exact au cours de mes études. Le bébé a un œil noir et un œil vert. Il est atteint d’hétérochromie, une anomalie génétique absolument bénigne. Le vert de son œil est comme le vert des feuilles de l’arbre à pain, non du manguier, oh, je ne sais plus, c’est ce vert incroyable qu’on parfois les arbres de ce pays, pendant l’hiver austral. Il me regarde avec ce regard bicolore, je lui parle, je lui dis Bonjour joli bébé.La mère me dit alors en faisant de grands signes vers le petit garçon. Lui bébé du djinn. Lui porter malheur avec son œil. Lui porter malheur. » (P. 22-23)
  • « Tu as peut-être oublié mais c’est dans ton inconscience mon petit. L’inconscience n’oublie jamais. » (P. 43)
  • « Il m’est arrivé d’espérer, après quelque article paru dans un journal métropolitain à grande diffusion ou après une visite présidentielle bien médiatisée, que quelque chose bouge. Que quelqu’un, quelque part dans les équipes d’énarques qui suivent les ministres, parmi les historiens et les intellectuels qui lisent les journaux, comprenne vraiment de quoi il s’agit ici et trouve une solution. » (P. 52)
  • « C’est l’histoire de ces êtres humains qui se retrouvent sur ces bateaux et on leur a donné des noms à ces gens-là, depuis la nuit des temps : esclaves engagés, pestiférés, bagnards, rapatriés, juifs, boat-people, refugiés, sans papiers, clandestins. » (P. 53)
  • « Et moi, Moïse, j’ai quatorze ans, je fume, je bois, je chante et je danse avec les copains. Je n’ai pas  de passé, pas d’avenir, je suis heureux. » (P. 79)
  • « Mais dans quel putain de monde tu vis? C’est Mayotte ici et toi tu dis c’est la France. Va chier ! La France c’est comme ça? En France tu vois des enfants traîner du matin au soir comme ça toi? En France il y a des kwassas qui arrivent par dizaines comme ça avec des gens qui débarquent sur les plages et certains sont déjà à demi-morts? En France il y a des gens qui vivent toute leur vie dans les bois? En France les gens mettent des grilles de fer à leurs fenêtres comme ça? En France les gens chient et jettent leurs ordures dans les ravines comme ça? » (P. 97‌)
  • « Mayotte connaît depuis plusieurs années une montée inquiétante de la violence et de la délinquance. Le cent unième département, surnommé l’île aux parfums ou l’île au lagon, fait également face à une pression migratoire constante venue des Comores, de Madagascar et même de quelques pays africains. Presque vingt mille personnes ont été reconduites à la frontière en 2014 mais les kwassas kwassas continuent d’arriver tous les jours sur les côtes mahoraises. Cinq cent quatre-vingt-dix-sept embarcations ont été interceptées en 2014. On estime à trois mille le nombre de mineurs isolés qui vivent durablement dans le cent unième département de France, sans foi ni loi. » (P. 162)

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