« Pauvre Blanc » – Sherwood Anderson

Pauvre BlancHugh McVey est un gamin élevé par son père, alcoolique et paresseux. Celui-ci oblige le gamin à travailler, afin de lui ramener de quoi picoler et ronfler. Hugh trouve un petit travail dans une gare. On est encore à la fin du XIX ème siècle. Et là, dans cette gare, il découvre LA femme…la première femme de sa vie, celle qui va le sortir de sa crasse intellectuelle, de sa paresse, lui faire découvrir, non pas l’amour – aucun des deux n’a la tête à ça – mais les livres, la culture. Elle est celle qui va lui faire découvrir son potentiel, qui va lui monter qu’il peut faire autre chose que balayer une gare.
Et le gamin passera sa vie de gamin dans les livres, à rêvasser et en s’isolant. « Il sentait que pour une raison inconnue, l’humanité le tenait à l’écart. »

Jusqu’au jour où « il décréta qu’il devait avoir l’esprit occupé par une besogne précise » et alors il commença à se poser des questions sur tout..combien de pieux peut-on tirer d’un arbre….et à tenter de trouver des solutions pour planter des choux efficacement et sans fatigue pour les hommes…
Et le gamin devenu jeune homme, va tailler des morceaux de bois, des roues…pour tenter de résoudre ce problème…
Je vous passe des étapes, mais il va être repéré par ces hommes sans scrupule, sans argent, mais avec un baratin énorme qui vont voir en lui celui qui leur permettra de s’enrichir, qui vont persuader des banquiers, des investisseurs de la viabilité de leur projet…Grâce à lui, ils réussiront.
L’Amérique découvrait le capitalisme, le besoin de créer des usines, des emplois..les parents ou grands-parents de ceux qui décidaient avaient connu la guerre de Sécession… Comme les parents ou grands-parents de Chewood Anderson. On en était encore à défricher des terres occupées par les Indiens.
Sherwood Anderson nous fait assister à cette mutation de l’Amérique, qui passe de la ruralité à l’industrie, du travail manuel à la mécanisation, du cheval à l’automobile.
La fièvre du dollar gagne tous les esprits, « le cri de guerre « Réussir dans la vie » s’élevait alors dans toute l’Amérique », il fallait gagner de l’argent rapidement. Toute la société en est bousculée. « Les Morgan, les Frick, les Gould, les Carnegie, les Vanderbilt, serviteurs du nouveau roi, princes de la nouvelle foi, tous des marchands, nouvelle race de seigneurs, défièrent la loi de caste de l’ancien monde, qui voulait que le marchand vienne après l’entrepreneur, et ajoutèrent au désarroi des hommes en se donnant des airs de créateurs. »
Hugh McVey devient invention après invention l’un de ces inventeurs del’ombre qui permet à d’autres de s’enrichir, de construire de belles maisons, de devenir des modèles pour cette société… »L’argent était un signe de supériorité. »
Avec le capitalisme l’Amérique découvre les autres « ismes », machinisme, machisme, socialisme, protectionnisme…
Ses inventions, machines à décharger les wagons de charbon, machines à moissonner lui ont rapporté 100 000 $, mais il vit toujours dans une pension de famille et reste « négligemment vêtu ». Il est secrètement  amoureux de la fille de la patronne.Mais, incapable de lui déclarer sa flamme, cela n’ira pas plus loin…Son impuissance à communiquer le rend pitoyable. Je ne vous parlerai pas de sa rencontre avec les femmes, avec sa femme.
Il est un personnage filigrane du livre, ce n’est pas lui qui est dépeint dans « Pauvre blanc » dans toutes les pages, mais ceux dont il permet la mise en lumière, la fortune…C’est grâce à lui que Bidwell, ville du Middle West, se développe, s’industrialise, que d’autres sont en lumière.
Découvrez-le
Écrit en 1919 et publié en 1920, ce livre est un témoignage sur cette Amérique naissante, cette Amérique puissante, écrasant tout, dans laquelle chacun peut écraser l’autre, l’utiliser, cette Amérique qui découvrait le dieu Dollar, la bagnole, le tape à l’œil, cette Amérique puritaine qu’il ridiculise en dépeignant les premiers émois sexuels des jeunes gens. L’Amérique découvre les premières grèves, le salaire à la pièce, les discours socialistes tentant de mobiliser les ouvriers.
Une peinture qui nous fait sourire ou nous indigne de ce coté de l’Atlantique. Une peinture efficace grâce à l’écriture de l’auteur, faite de phrases courtes, simples
Un témoignage qui se lit avec un œil du XXIème siècle. Rien n’a vraiment changé.

Un livre dans la veine des grands romans américains…dommage que Sherwood Anderson ne soit pas mieux connu, et un peu tombé dans l’oubli.


Connaître Sherwood Anderson


Quelques lignes
  • « À nouveau, hommes, femmes et enfants franchissaient le pont pour aller s’engouffrer sauvagement dans les portillons de la gare. Ils venaient par vagues, comme les eaux qui déferlent sur une plage un jour de tempête. Hugh avait l’impression que, si par malheur il était happé par le courant, il s’en irait échouer dans quelque lieu terrible et inconnu. » (P. 32)
  • « Il n’avait jamais vu ni entendu d’homme exprimer de quelque façon que ce fût, son amour à une femme. Cela lui apparaissait comme un acte incroyablement héroïque, et il espérait en savoir davantage en se dissimulant dans la grange. » (P. 34)
  • « Croyez-moi, il va y avoir une nouvelle guerre ici, déclarait-il. Ce ne sera pas comme pendant la guerre de Sécession une simple histoire de fusillades et de massacres. Ce sera d’abord une lutte entre les individus afin que soit déterminée à quelle classe chacun doit appartenir, puis suivra une longue épreuve silencieuse entre les classes, entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Ce sera le conflit le plus effroyable de tous. » (P. 47)
  • « Apprends ton métier, et non à déblatérer, conclut-il d’un air pénétré. Celui qui connaît son métier est un homme. Il peut dire à n’importe qui d’aller au diable. » (P. 51)
  • « En parcourant dans l’obscurité le chemin du retour, il y réfléchit, et décida que devenir inventeur serait le plus sûr moyen de parvenir à poser les pieds sur cette voie du progrès qu’il essayait de suivre. L’idée  » (P. 74)
  • « ….dans tout le pays, un système était édifié pour créer le mythe de la  grandeur.  » (P. 87) 
  • « Mais, à la place, ce fut le géant Industrie qui s’éveilla. Des garçons à l’école avaient entendu raconter l’histoire de Lincoln, parcourant des kilomètres pour aller emprunter son premier livre, ou celle de Garfield, le haleur de bateaux devenu président, se mirent à lire dans les journaux et les magazines des articles sur des hommes qui, en développant leur aptitude à gagner de l’argent et à le faire fructifier, s’étaient subitement et de façon atterrante enrichis. Des écrivains qu’on soudoyait exaltaient leur grandeur et les gens n’étaient pas assez murs pour pouvoir combattre la force de cette affirmation, si souvent répétée. Tels des enfants, le peuple croyait ce qu’on lui disait. » (P. 121)
  • « Elle réalisa avec un frisson que les hommes comme son oncle, dont l’existence consiste à aligner des rangées de chiffres ou à accomplir inlassablement une tâche terriblement vaine, ne voient en leur femme qu’une créature auprès d’eux, physiquement attachée à leur service, et parfois sans doute assez bien vêtue pour les aider à étaler prospérité et réussite, et finissant dans une stupide résignation due à leur étroitesse d’esprit – une résignation contre laquelle tous deux, elle et le jeune homme passionné, retors, s’insurgeaient. » (P. 151)
  • « Quelques hommes puissants s’avèrent être un bienfait pour une ville, mais moins ils sont nombreux et plus puissants ils sont, et mieux c’est. » (P. 164)
  • « Akron, la terrible cité, n’a pas encore déversé ses innombrables millions de roues équipées de pneumatiques chacun gonflé d’air – l’air que Dieu créa – enfin comprimé, emprisonné comme se seront les valets de ferme qui se rendront dans les villes. Detroit et Toledo n’ont pas encore expulsé les centaines de milliers de voitures qui déchireront de leurs cris la paix des routes de campagne. Willis n’était encore qu’un petit mécanicien dans une ville de l’Indiana et Ford travaillait à Detroit dans un atelier de réparation de bicyclettes. » (P. 285)
  • « La majorité des ouvriers de Bidwell étaient les fils ou les petits-fils de ces pionniers qui avaient conquis le pays où les bourgades étaient en train de devenir des métropoles. » (P. 290-1)
  • « Il avait été un artisan inculte, un besogneux, il devenait tout autre. Le temps du combat assez aisé, avec le fer, l’acier, était révolu. Il luttait à présent pour s’accepter, pour se comprendre, pour se solidariser  avec son existence. le pauvre Blanc, fils d’un rêveur déchu, qui s’était obligé à devancer ses contemporains, était encore une fois en avance en choisissant ce nouveau combat qui serait celui d’une autre génération. » (P. 314)

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