« Sable mouvant : Fragments de ma vie » – Henning Mankell

Sable mouvant-Fragments de ma vie

Fin 2013, à la suite d’un banal accident de la route, Henning Mankel subit les examens médicaux de routine…Pas de blessure grave mais des contusions douloureuses…il a frôlé la mort. Quelques jours après les douleurs s’étendent et irradient la nuque, le bras, la main. Les médecins soupçonnent une hernie discale.
Examens complémentaires, radios, et début janvier 2014, la phrase couperet, annoncée par le médecin…. »Vous avez un cancer ! »…une phrase que chacun de nous redoute. Parfois, c’est le malade qui, interprétant les propos alambiqués et embarrassés du médecin lui dit : « Docteur, vous êtes en train de me dire que j’ai un cancer! C’est ça ? »
Une phrase qui assomme, qui laisse sans voix, et qui après un moment d’abattement, après des larmes partagées avec les siens en entraîne une autre : « Je vais me battre, on va s’en sortir ! »

Rassurez-vous « Sable mouvant : Fragments de ma vie » n’est pas un énième livre sur le cancer, sur les souffrances, le parcours de soins. Certes, Mankell en parle mais rarement toutefois. La bataille, les hauts et les bas, les interrogations, les peurs ne constituent qu’une infime partie de l’ouvrage…Aucun côté larmoyant.
Sable mouvant…deux mots qui résument bien la situation vécue par ceux qui ont eu à se battre, j’en parle en connaissance de cause..une impression de s’enfoncer de se débattre et d’être aspiré. Mais cette annonce donne surtout (en tout cas c’est ce qui m’est arrivé) une grande sensibilité face au monde, une sensibilité qui fait remonter des indignations, des coups de cœur alternant avec des phases de déprime, de moral en berne, d’espoir et de souffrance, d’envies subites et incontrôlées de pleurer ou de rire. Une annonce qui fait revenir des souvenirs de lieux où l’on a vécu, de personnes qui ont a croisé notre vie, de bons et mauvais moments…C’est la trame du livre
« Sable mouvant : Fragments de ma vie » est une suite de coups de cœur ou de coups de gueule, de rencontres, d’expériences, de lieux qui remontent à la surface, sans ordre chronologique, une idée en amène une autre, à une indignation succède un sourire, puis une peur pour l’avenir, ou un émerveillement.On passe parfois du coq à l’âne…Mais le plaisir est toujours là.
La mort est peut-être à la porte, il le sait mais il continue à s’intéresser au futur, ce futur que nous réservons aux prochaines générations, non pas le futur proche, mais le futur très-très  lointain : comment allons nous conserver nos déchets atomiques, en toute sécurité pour les générations futures ? Un futur qui l’angoisse.
Une angoisse qui tourne à l’obsession parfois dans la première partie du livre…Toutes les générations qui nous ont précédé et les générations actuelles, n’ont disposé  que de monuments, d’œuvres artistiques laissées par les générations plus anciennes. Les nôtres seront les premières à laisser aux générations futures certes des monuments mais aussi et surtout des millions de tonnes de déchets nucléaires ou plastiques enfouies sous terre, ou flottant sur et dans les océans…et impossibles à détruire.
Il nous parlera aussi d’amour, de relation aux autres, d’art, de Dieu, du temps qui passe, de la jalousie, de la littérature, des relations humaines, etc., et fera découvrir, pour ceux qui en douterait encore, son érudition, sa connaissance du monde et de l’Homme, en nous parlant d’églises anciennes, de peintures rupestres, de découvertes archéologiques..
Chaque chapitre peut être lu indépendamment des autres, c’est un livre qu’on prend, qu’on laisse, sur lequel on peut revenir.
Les regards portés par Mankell expriment à la fois sa grande sensibilité et son amour pour cette terre qui nous héberge. Il a les regards que porte un malade du cancer à une grande amie également atteinte d’un cancer. Une amie dont il souhaite et espère la guérison, il la voit plus malade que lui : aux yeux de Mankell, cette terre a encore de beaux restes, un très riche passé. Mais cette terre est déjà rongée par des métastases qui peuvent la détruire demain ou plus tard.
Triste ? Jamais.
Alarmiste parfois « Sable mouvant : Fragments de ma vie »,  reflète toutefois la joie de vivre de l’auteur, son amour de la vie, de l’art, des belles choses. Il nous interroge, nous fait découvrir des pans d’histoire, des anecdotes de la vie de l’auteur, nous bouscule souvent et nous porte à nous interroger, à nous battre pour notre terre, notre avenir. « L’image du rétroviseur : pour avancer correctement, il faut aussi regarder vers l’arrière. » (P.92)

Le crabe a gagné. Malheureusement !


Plus sur Henning Mankell


Quelques lignes
  • « Rien ne pourrait redevenir tout à fait comme avant le diagnostic. Pourtant la vie commençait à prendre une forme que, dans les moments sombres, je n’aurais jamais crue possible » (P. 156)
  • « Vieillir c’est regarder en arrière. Le souvenir des événements et des personnes peut être vécu de différentes manières. Comme quand on reprend un livre qu’on a déjà lu plusieurs fois. On découvre toujours de nouveaux éléments. » (P.217)
  • « Ma peur la plus profonde est irrationnelle, puérile. J’ai peur de devoir rester mort si longtemps. Cette peur est absurde, presque embarrassante à confesser. Dans la mort, il n’existe pas de temps, pas d’espace, rien du tout. Ma partie dans la chaîne dansée de la vie est terminée. J’ai dégringolé l’escalier des âges pour franchir la dernière marche
    Mais peut-être est-ce là au contraire le réconfort ultime ? Ma peur se fonde sur la représentation absurde que la mort ressemblerait à la vie. Qu’elle serait régie par les mêmes lois et la même conscience. Ce qui n’est pas le cas. » (P.226)
  • « Parfois la vérité doit être mise à l’envers pour être vue à l’endroit. » (P.229)
  • « Bertolt Brecht a écrit que penser était pour lui l’une des choses les plus jubilatoires qui soient. Je suis d’accord avec lui. Chercher une solution à un problème, que ce soit en allant faire un tour ou en restant concentré devant sa table de travail, c’est à la fois libérateur et énergisant. Jouissif.
    Toutes les pensées sont possibles. Il n’y a ni clôture ni fossé ni champ de mines dans le monde de la réflexion. Le paysage est ouvert.
    Les tyrans et les dictateurs le savent bien. Ils redoutent la liberté que représente la faculté de penser chez leurs concitoyens. Ils disposent d’un arsenal de méthodes pour les contraindre à une forme plus ou moins consciente d’auto-censure. Pour creuser des fossés et construire des barrières dans les cerveaux, là où il n’en existe pas naturellement. » (P.230)
  • « L’extinction de toutes ces espèces animales est un prix à payer pour notre mode de vie. Le pillage de notre planète se poursuit à un rythme toujours soutenu, bien que nous en ayons pris conscience d’une façon très accrue depuis dix ans ou vingt ans. » (P.240)
  • « L’un des grands défis qui se posent aujourd’hui est de donner plus de pouvoir aux femmes. Alors que ce sont elles qui, partout, portent la responsabilité de la production alimentaire et de la sauvegarde de la famille, leur pouvoir politique et économique est inexistant. » (P.281)
  • « Tous nos actes se fondent sur le fait qu’il existe en nous des forces contradictoires. Entre rêve et réalité, entre connaissance et illusions, entre vérité et mensonge, entre ce que je désire et ce que je fais. Entre moi et la société dans laquelle je vis. » (P.314)
 
 
 
 

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