« La terre qui les sépare » – Hisham Matar

la terre qui les sépareLorsqu’en 1969, le jeune colonel Mouammar Kadhafi renverse le vieux roi Idriss 1er, Jaballa Matar,  diplomate libyen à New-York et père d’Hisham Matar « avait regagné la maison aussi vite que possible […] par enthousiasme pour cette nouvelle ère de modernité républicaine. » Trés vite Jaballa Matar entra en opposition avec le dictateur et son régime et, devenu dangereux aux yeux du dictateur, dut s’exiler en Égypte. Condamné à mort par contumace, il fut enlevé, en 1990, avec l’aide probable du gouvernement égyptien, et emprisonné ainsi que plusieurs autres membres de sa famille dans les prisons du dictateur libyen, « Guide de la Révolution »
Jaballa Matar put faire sortir clandestinement quelques lettres pour sa famille qui n’eut, par la suite, plus aucune nouvelle de lui.

En 2011, quand le pays fut libéré et que le dictateur renversé, la famille de Jaballa Matar et ses amis ne le retrouvèrent pas dans les cellules d’Abou Salim. Seul un vieil homme portait sur lui la photo du père d’Hisham. Revenu en Libye depuis les Etats-Unis, quelques mois plus tard, l’auteur, rencontrera des prisonniers libérés, des personnalités et même Saïf Al-Islam Kadhafi, fils du dictateur considéré par beaucoup comme l’héritier politique et successeur vraisemblable de son père. Saïf Al-Islam Kadhafi, homme trouble et louvoyant, lui fera miroiter la vérité au fil des mois et de leurs rencontres, une vérité qui ne viendra jamais.
Hisham Matar,n’arrive pas à se séparer du sentiment oppressant qui occupe son esprit depuis des années : son père a été vraisemblablement sorti de sa cellule le 29 juin 1996 et a été l’un de ces 1270 prisonniers exécutés à la mitrailleuse dans les cours de la prison d’Abou Salim. 
Ce livre est articulé autour de deux thématiques. 
Tout d’abord celle de la recherche du père, ce « père à la fois mort et vivant […] dans le passé, le présent, le futur », un père cultivé, une recherche incessante, qui mènera le lecteur depuis les États Unis à la Libye en passant par Paris, Le Caire, Londres, etc…une recherche faite de coïncidences et de hasards parfois troublants, une recherche portée par l’admiration et l’amour qu’il lui portait..et le manque impossible à combler. Une recherche qui se heurte à la diplomatie, au mensonge et à la compromission avec le régime libyen de certains gouvernements occidentaux.
Le deuxième aspect du livre est historique et sociétal. Au fil des pages, nous en apprenons plus sur l’histoire de la Libye, son occupation par les italiens et le régime de Mussolini, les conditions d’arrivée et de maintien au pouvoir de Khadafi, l’atrocité de son régime, les relations avec les autres gouvernements, les conditions de sa chute, l’islamisme…
Ce n’est pas un roman. C’est bien plus troublant et bien pire…c’est l’Amour et l’Histoire. 

Qui est Hisham Matar


Quelques lignes
  • « Dans n’importe quelle histoire politique de la Libye, les années quatre-vingt représentant un chapitre particulièrement macabre. Les opposants au régime étaient pendus sur les places puy et dans les stades. Les dissidents qui fuyaient le régime étaient poursuivis, certains kidnappés ou assassinés. Mon père était l’une des figures les plus importantes de l’opposition. » (P. 17)
  • « Un jeune capitaine âgé de vingt-sept ans dont personne n’a jamais entendu parler a marché sur Tripoli pour s’emparer du pouvoir. Mon père se précipite dans la rue, hèle un taxi et se rend droit à l’aéroport. » (P. 47) 
  • « Contrairement à Telemaque, je continue, vingt-cinq ans après de regretter d’être le fils «d’un homme silencieux dont la mort demeure inconnue». J’envoie le point final des funérailles. Je convoite leur certitude, la sensation des mains qui ordonnent les ossements, qui choisissent comment les disposer puis tassent la terre sur une tombe avant de chanter une prière. » (P. 51)
  • « ….mon désir d’apprendre ce qui s’était passé avait tourné à l’obsession. » (P. 56)
  • « Un jour,  vous vous rendez compte que vous et votre parent n’êtes pas une seule et même personne, et cela arrive en général lorsque vous êtes consumés par une passion semblable. » (P. 58)
  • « Les pères savent forcément, ayant eux-mêmes été des fils, que la présence fantomatique de leur main restera des années durant et jusqu’à la fin des temps, et que, quels que soient les fardeaux que l’on accumulera sur cette épaule et le nombre de baisers que l’amour viendra y déposer, sans doute attiré par le désir secret d’effacer le sceau d’un autre, cette épaule restera toujours loyale, en souvenir de la main de cet homme qui a eu la bonté d’ouvrir les portes du monde. » (P. 76)
  • « La mémoire littéraire de mon père était semblable à une bibliothèque flottante. Il aurait été impensable pour lui de ne pas être capable de se souvenir d’au moins un des poèmes de chaque poète arabe ayant compté dans l’ère moderne. » (P. 78)
  • « Le régime libyen avait interdit à presque tous les membres de la famille de mon père de sortir du pays. C’était l’une des nombreuses tactiques visant à punir mon père et, par extension, sa famille. » (P. 98)
  • « Il ne se passe jamais rien ici. Mais quand finalement il se passe quelque chose, ça arrive avec la force et la rapidité de la foudre. On peut changer le monde en un jour. Ce jour-là peut mettre quarante-deux ans à arriver, mais quand il arrive… » (P. 143) 
  • « Ces gens-là (les islamistes) veulent un pays sans art, sans conférences, sans cinéma. Un trou vide. » (P. 154)
  • « Je crois que chaque enfant est équipé dès la naissance d’un dispositif implanté quelque part dans sa poitrine lui permettant de détecter le moment où sa mère va se mettre à pleurer. » (P. 165)
  • « J’avais honte. On ressent de la honte à ne pas savoir où se trouve son père, une honte aussi à ne pas pouvoir cesser de le chercher, et une honte équivalente à vouloir arrêter de le chercher. » (P. 280-1)

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