« Le dernier homme qui parlait catalan » – Casajuana Carles

Le dernier homme qui parlait catalanLe vote récent d’indépendance de la Catalogne, m’a incité à en savoir plus, à tenter de comprendre cette revendication. Alors j’ai cherché, sur internet et dans les rayons de ma médiathèque, en utilisant les mots clés « Catalogne, Catalan, livre…. ». Je suis bien sûr tombé sur tous les guides touristiques, tous les dictionnaires…et bingo! sur ce titre intrigant et provocateur « Le dernier homme qui parlait catalan », traduit du catalan…un livre qui sort très rarement des rayons parait-il !
Une belle surprise littéraire !

Un auteur habitant un immeuble du centre de Barcelone, est le seul habitant de l’immeuble…un autre propriétaire, Soteras, a acheté progressivement tous les appartements afin de les rénover et de les revendre aux bobos locaux. Notre homme Ramón Balaguer résiste au harcèlement et aux  propositions de plus alléchantes de ce spéculateur qui s’arrange pour faire couper le gaz, promet des coupures d’électricité, etc. pour arriver à ses fins. Ramón se rend compte qu’un squatter a pris possession d’un appartement vide…Squatter qu’il s’arrangera pour rencontrer, et qui écrit lui aussi un livre…c’est Miquel Rovira. .
Le hasard fait bien les choses..Ramón bien que Barcelonais écrit son roman en castillan comme il a écrit tous ses autres romans, Miquel quant à lui écrit en catalan et ne s’imagine pas écrire différemment … Jeune homme débordant d’imagination, il gamberge sur la découverte par un chercheur du dernier homme qui parlait catalan…un vieux centenaire. Un scénario qui évolue au fil des pages…Passionnant pour un lecteur d’assister à la réflexion de l’auteur, à la genèse d’un livre, à l’évolution de la personnalité des personnages, jusqu’aux personnages définitifs
Provocateur dans l’âme, Miquel déstabilisera Ramón en lui disant que son dernier roman était écrit en castillan « empesé, orthopédique ». 
Le lecteur est alors témoin des passes d’armes et des dialogues savoureux entre ces deux hommes qui justifient leurs choix littéraires, le choix de leur langue d’écriture…Doit-on toujours écrire dans sa  langue natale? Peut-on traduire des émotions, des sentiments dans une langue qui n’est pas sa langue natale…Conrad et Kafka l’ont bien fait, eux ! 
Tout les oppose, Ramón est casanier et rangé, il a besoin de son appartement et son calme pour écrire, Miquel est plus brouillon, écrit n’importe où….jusque chez Ramón. 
Avec ce titre provocateur Carles Casajuana, diplomate espagnol de culture catalane pose de multiples questions à la fois culturelles et littéraires : de nombreuses langues ont disparu dans le monde…de moins en moins parlées dans la vie quotidienne, pour de multiples raisons économiques, politiques, etc., elles ne sont progressivement parlées qu’au sein des familles, dans la sphère privée…mais à la bonne ou au plombier, on parle en castillan..En quelles langues faut-il écrire pour être lu? 
Et ces langues disparaissent en quelques générations. Ce sont les questions que se posera Miquel pour définir les personnages de son livre: le catalan serait-il devenu la langue de l’Espagne si la République avait gagné face au franquisme…Le catalan ne se perd-il pas progressivement du fait du dynamisme économique de la Catalogne qui s’ouvre à la mondialisation…Autant de questions passionnantes et provocatrices. 
Carles Casajuana saisit aussi l’occasion de ces conversations entre auteurs pour égratigner ces « mandarins » qui font le succès d’un livre, qui assurent sa promotion dans les diverses émissions littéraires…C’est peut-être pour ceci, que ce livre reste trop méconnu, bien qu’il ait pour thèmes la langue et  la littérature.
En filigrane de ce livre écrit en 2009, on perçoit ce malaise, cette quête identitaire qui ont sans doute été déterminants dans le vote et dans la déclaration d’indépendance de la Catalogne de ces derniers mois. 
On ne peut que s’interroger et s’émouvoir de ce nivellement des cultures, s’interroger et s’émouvoir en considérant cette langue anglaise, jamais nommée, langue indispensable aujourd’hui dans de nombreuses professions. Langue devenue indispensable.
A mes oreilles sont remontées les conversations en patois, de ma grand-mère sur les marchés de mon enfance…patois dont les usages ont disparu avec le décès de ces gens, nés au 19ème siècle, que les plus vieux d’entre nous ont connu..Patois qu’on ne m’a pas enseigné. Et dont l’Éducation Nationale avait interdit l’usage dans les écoles.
Ce patois, c’était l’occitan. 
Grave question culturelle malheureusement universelle 
Livre passionnant, malgré quelques redites qui ne manquera pas d’interroger le lecteur .

Bien triste !

Editions Robert Laffont – 2009 – Traduction : Marianne Millon – 238 pages


Quelques lignes
  • « Le catalan était la langue familière, intime, et le castillan, la langue officielle, imposée dans l’éducation et les moyens de communication, celle qu’il fallait utiliser avec les immigrants et les policiers. mais pour toi, cette situation équivaut à avoir deux langues maternelles. En revanche, pour moi, il s’agit d’un bilinguisme asymétrique, schizoïde, entre une langue maternelle, propre, qui occupe la cadre familial, et une langue extérieure, envahissante, qui occupait de force l’espace public.[…] Il reconnaît que le catalan était la langue familiale privée, et le castillan plutôt celle publique. Mais il ne partage pas l’idée d’une imposition extérieure, d’une langue envahissante. L’interpénétration entre les deux espaces était constante. A l’église, par exemple, le catalan devenait une langue publique, et en revanche avec la bonne ou le plombier le castillan devenait une langue privée. Les deux langues cohabitaient de façon harmonieuse, sans que le castillan exclue à aucun moment le catalan, ni l’inverse. » (P. 134-5)
  • « Que va-t-il devoir lui dire, que la corbeille à papier est le meilleur ami de tout bon écrivain ? » (P. 150) 
  • « Comme la plupart des débutants, Miquel croit que les romans se font avec des idées. Non. Il se font avec des mots, et mettre un mot derrière l’autre sans les faire grincer exige de la patience. » (P. 162)
  • « Aujourd’hui, en revanche, on pleure, on rit et on se ronge les ongles devant l’écran, rarement devant un livre, et plus rarement encore devant un bon livre. » (P. 195)
  • « S’il y a un livre que le lecteur catalan lira sans doute en catalan, c’est un roman sur la disparition du catalan. » (P. 198)

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