« Tout homme est une nuit » – Lydie Salvayre

Tout homme est une nuitAnas est un homme jeune, qui essaye de faire face à sa maladie, aux séquelles du cancer qui le fragilisent physiquement et moralement.  Pas facile d’avaler ce coup dur, de résister à ce coup de massue, d’y faire face …
Alors il se retire seul -on saura pourquoi- dans un petit village du sud de la France. Sans doute aussi parce que afin de se reconstruire et de tenter d’oublier, il a besoin du soleil et de la jovialité légendaire des gens du sud ….
Quoi de mieux qu’un bistrot pour faire des rencontres, pour se rapprocher d’autres et discuter de tout, de rien, se changer les idées..un café dans lequel on entre, dans lequel on lance, à la cantonade, un bonjours poli ?…
Mais ce bonjour poli n’amène aucune réponse. 
Au contraire, on le considère avec méfiance..et une fois qu’il a quitté le bar, les langues se délient…« Il aurait pu au moins se présenter….On sait rien de lui, on sait même pas son nom, on sait pas d’où il vient…..Il boit pas d’alcool, c’est un indice…..Il a parlé à personne, pourquoi ?….Il a l’air complètement égaré…. »

Il devient l’étranger, celui dont on se méfie, dont on épie les moindres gestes, les moindres déplacements…Moindres gestes et moindres déplacements que chacun interprétera avec sa propre grille  d’analyse faite de craintes, de préjugés…que chacun croisera avec celles des autres autour d’un verre d’alcool qui succède à un autre verre d’alcool…Et s’il est un peu plus brun de peau que les autres, s’il a les cheveux un peu plus frisés, c’est, aux yeux de beaucoup, d’autant plus indispensable de s’en méfier. Surtout s’il ne travaille pas, s’il se promène toute la journée, s’il est payé à rien faire grâce aux deniers publics, « grâce à nos impôts ».
Sans jamais rencontrer l’autre, sans jamais lui parler il est si facile de lui prêter des sentiments, des intentions qui ne font que refléter ses propres peurs, ses propres angoisses, et ses propres faiblesses morales, sa violence latente.
Lydie Savayre construit un livre à deux voix, deux voix qui se rencontreront jamais. Deux calligraphies pour ces deux visions, discours noirs et haineux d’un côté, pensées silencieuses de l’autre, qui se télescopent sans aucun échange. 
D’un côté les voix de « Marcelin dans le rôle vedette. ….Gérard dans celui du brave type. Émile dans celui du plaisantin. Étienne en figurant. Et Dédé, en préposé aux éloges du chef et en con de la farce ». Ils sont les piliers du bar de Marcelin, le Café des Sports. Un type qui a le physique, les réactions et le langage de Trump, également admirateur de la « Marine nationale ». On ne saura rien de leur vie, ou pas grand chose, on n’entendra que leurs remarques faites, à la suite de suppositions et d’interprétations quant à la vie d’Anas. Chacun y allant de son laïus, de ses remarques, en rajoutant aux discours et remarques des autres piliers de bar…Des discours sans aucune réflexion, primaires, violents. Des discours d’alcooliques écoutés par le reste de la population du village.
Écoutés et repris.
Et de l’autre, Anas, d’origine espagnole, peau mate et cheveux frisés…Il nous parle de sa maladie qui l’a fortement déstabilisé, et dont il se remet, de son travail de prof, de ses déceptions familiales, des son désir de s’ouvrir aux autres, etc, et observe, sans les comprendre les attitudes de rejet de la plupart des habitants, sauf deux, des jeunes adultes qui lui donnent un petit espoir.
Un livre perturbant sur la rumeur, les on-dit, les interprétations, le rejet de l’autre, le rejet sans aucun fondement de l’étranger….des comportements et discours violents et irraisonnés soutenus par des êtres primaires. Des attitudes et discours qui gagnent chaque jour de nouveaux adeptes, qui élisent des Trump aux Etats-Unis, ou en portent d’autres clairement désignés aux portes du pouvoir chez nous…
Le sujet est traité avec une très grande sensibilité par Lydie Salvayre, elle-même fille enfant de parents d’origine espagnole, républicains exilés à la fin de la guerre d’Espagne dans le sud de la France.
On sourit, on tremble, on est secoué, on s’interroge, face à cette violence qui enfle, enfle, enfle..On ne peut rester indifférent 
Editions du Seuil – 2017 – 247 pages 


Quelques lignes
  • « Mais demander pardon c’est reconnaître ses torts, c’est prêter le flanc aux reproches, c’est donner prise à l’adversaire. C’est donc forcément s’amoindrir. » (P. 116)
  • « Tant qu’y a du pinard, y a de l’espoir. » (P. 116)
  • « Je m’étais fait depuis longtemps à cette idée, à ce truisme devrais-je dire, que l’étranger était l’ennemi naturel de toute agrégation humaine, de la même manière que les fils étaient en tout temps et tout lieu les ennemis naturels de leur père » (P. 122)
  • « Les supplications des faibles ne font qu’augmenter le triomphe des forts, c’est une règle que j’avais apprise très tôt dans la cité de mon enfance. » (P. 130)
  • « Je tremblais de tout mon corps, comme si je pressentais avec l’instinct des bêtes que quelque chose d’irréparable et d’effrayant allait se produire. » (P. 233)

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